Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd fardeau et qu'on en délivre.

Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts, et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, chuchoter tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras, elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.

Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants, d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là, dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle, elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et elle s'éveillait.

Ce n'était point un rêve.

Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et Georges sanglotait au chevet de son lit.

Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas suffi à cueillir toutes les roses du paradis.

John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant le poulet et répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le zèle des jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme elle rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou un «Je ne voudrais pas!»

Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.

Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes, décidément.

Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné, en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il faisait sa barbe!