—O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs.

—Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, faisant claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre bête. Je le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: je renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais. Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!»

Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa femme trembla....

«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je veux savoir!

—Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne.

—Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en fronçant le sourcil d'un air terrible.

Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un roseau dans l'orage de ces passions.

«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang.

—O Georges! vous ne l'avez pas fait!

—Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement, s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne garde!