«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia.

—Et pourquoi non?

—Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!

—Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez! avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer en Afrique pour ne plus les voir ni les sentir... et vous leur expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien cela, cousine?

—Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive.

—Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines!

—En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on dirait, à vous entendre, un professeur!

—Un professeur?

—Oui, un professeur de religion!

—Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas pratiquer.