—Qui vous fait parler ainsi?

—Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!» Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!»

La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.

Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait. Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à toutes ses épreuves terrestres! Tom, dans son habit de drap bien brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.

Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin.

Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée—et le temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche incessante du progrès humain—la vie s'éveillera là avec une splendeur et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur humble docilité de cœur, dans leur aptitude à se confier à un esprit supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne. Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers.

Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes œuvres et elle allait en toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, elle allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée, si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un brouillard tissé! C'était une gracieuse créature! ses pensées devaient lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant contraste. Ce n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie, un aussi beau châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée, roide et anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui l'entourait, et si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait aussi bien que la grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était pas du reste la grâce de Dieu, tant s'en faut!

«Où est Éva? dit Marie.

—Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.»

Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez, quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas.