Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent, l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur habileté.

Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées dans cette catégorie privilégiée.

Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.

Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les clefs.

L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du nord.

La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte, n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations de la couronne.

Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier, et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée, sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la raison ne pouvaient faire croire qu'il y eût au monde un système qui valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus légers détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse, et miss Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après son mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah avait un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément conservée qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique, unissant l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes.

Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait avec un zèle sans égal.

Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien....

C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.