Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois, pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles. Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à quelque autre un avertissement au bout de sa cuiller à pouding. En un mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle avait grandi dans cette opinion, et elle la poussait maintenant jusqu'à ses plus lointains développements.
Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de l'inertie.
La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la sanction du temps.
La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui faisaient la joie de son âme.
Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'œil, bien qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses aides.
Miss Ophélia ouvrit un tiroir.
«Qu'est-ce qu'on met là dedans?
—Toute espèce de choses, missis!» répondit la vieille Dinah.
La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.
«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine?