—Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia.
—Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: mais vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon histoire.
«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi enthousiaste qu'heureux.
«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager plus longtemps cette existence.
«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!... Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces pauvres âmes humaines..., je tremblais!
«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'œil vigilant d'un maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable.... courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui, qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et je le ferai travailler sans scrupule, lui!
—J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et conforme à l'Écriture.
—Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon vieux et respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a raison, que les planteurs américains font, à leur manière, ce que font l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient, corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe! il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde. Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi, au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate.
—Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il n'est point arraché à sa famille et fouetté.
—Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là les voit mourir de faim chez lui!