A table on fit allusion à la mort de Prue.

«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous prendre tous pour des barbares.

—Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne pense pas que vous soyez tous des barbares.

—Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient mieux, cela n'arriverait pas.

—Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce qui la faisait boire!

—Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi! Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai eu à subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler; il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient toujours bien traités.

—Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré.

—Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez jamais pu faire pareille chose!

—C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible. Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept, avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris.

«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur lui, et je le revendiquai comme mon prisonnier: ce fut tout ce que je pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du triomphe. Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris donc.... Je l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi soumis qu'un agneau.