Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir de batiste....

L'œil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait, sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les deux.

Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès d'elle.

«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?

—Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main et de l'autre prenant la main d'Éva.

—Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il faut que je leur dise!

—Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.

Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.

Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste avec la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec une indicible expression sur chacun des assistants.

Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le cœur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrèrent dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et baissèrent la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de mort....