CHAPITRE XXVIII.

Réunion.

L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures, froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les sentiments de nos cœurs! Il faut manger, il faut boire, il faut dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée de la vie survit à la vie même!

Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la fois et l'action et la pensée!

Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever.... c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée à les méconnaître. Moore, Byron, Gœthe, ont trouvé, pour peindre le sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel cent fois!

Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu, qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.

Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel dévouement Tom suivait constamment son jeune maître.

«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le Kentucky.»

Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme. Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si disposé à le quitter!