Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre.
«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du Requiem de Mozart, et l'avait arrangé pour elle.»
Miss Ophélia se leva et vint voir.
«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre encore.»
Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette vieille hymne latine:
Dies iræ, etc.
Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son cœur eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles paroles:
Recordare, Jesu pie,
Quod sum causa tuæ viæ:
Ne me perdas illa die!
Quærens me, sedisti lassus;
Redemisti, crucem passus:
Tantus labor non sit cassus!
Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée. Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le Requiem de sa messe de mort.
Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il se leva et marcha dans le salon.