—Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les affranchir!...
—Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable....
—Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.
—Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un mauvais maître?
—Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là.
—Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom; c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la violer....»
Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et aspira très-fortement les sels de son flacon.
«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien.... Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je n'avais qu'une fille unique.... je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout le monde ne pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et vous avez assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... quand vous voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!»
Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour regagner son appartement.
Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs: c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les vœux de sa fille et de son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une prompte assistance.