Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses plus forts créanciers était la maison B. et Cie de New-York. B. et Cie firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans; celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli; l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour le mieux de ses intérêts.
La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent; mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas l'entendre.
«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu, disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme.
—Je n'ai pas le cœur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la dernière nuit que nous passons ensemble....
—Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues ensemble!... Qui sait?
—C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose que le danger....
—Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions facilement vendues....»
Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix.... Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de honte....
Mais elle n'avait ni espérance ni protection....