«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture.... dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!
—Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au rebours....
—Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien!
—Peut-être.... mais vous serez mieux vendue!
—Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.
—Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que si vous essayiez de paraître belle.
—Eh bien! mère, comme vous voudrez.
—Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée; rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu aussi vous sera fidèle.»
Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans cœur, deviendrait, s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa fille, corps et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant de rester fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans ses bras, et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle regrette qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle regrette qu'elle soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant d'autre ressource que de prier. Ah! bien des prières semblables ont monté jusqu'à Dieu, qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes et si coquettes, et un jour on verra bien que ces prières-là, Dieu ne les a point oubliées; car il est écrit: «Quant à celui qui aura offensé un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre de moulin attachée à son cou il eût été englouti dans les abîmes de la mer!»
Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves.