Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée, calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal tenus.
Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force de ses jambes.
«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref.
—Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour implorer du secours.
—Que faisiez-vous?
—Je soignais la ferme.
—En voilà une histoire!» Et il passa outre.
Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une gorgée de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!
Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce hideux étranger.
La jeune fille effrayée se mit à pleurer.