—Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline! comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se soumettre..... ou mourir en détail....
—Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!.... Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt.... Dieu m'assistera.... je le sais.»
La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs fixés sur le plancher....
«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance.... non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez, dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les orangers, avec mes frères et mes sœurs.... Je fus mise au couvent.... J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas? J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes.... Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne, vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant.... Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et, quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?... Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane.... il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour entendre ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que l'on avait dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'étaient là d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'être. Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime, vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand cas.... mais moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le redoutai.... je sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou trois heures dans la nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si ombrageux!... mais j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il était ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait plus sortir.... Son ami le présenta à une autre femme.... je vis bientôt que son cœur n'était plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour après jour je le voyais s'éloigner.... Mon cœur se brisait.... Le misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il l'entendait; et il nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la campagne, et qu'il y resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je sentais que le temps était venu.... il me semblait que j'étais changée en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il m'embrassa; il embrassa les enfants à plusieurs reprises, et il sortit. Je le vis monter à cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux. Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'évanouis.
«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les reverrez jamais....»
«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes larmes.
«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh! quelle vie c'était là! vivre le cœur brisé chaque jour.... continuer d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et âme à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à chanter pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une petite créature timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son père: il n'avait jamais plié sous personne.
«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils s'élancèrent après lui, et l'un d'eux—oh! jamais je n'oublierai son visage—dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours.... Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours: «Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon, hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout.... je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc en faire.
«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps je ne sus rien....