«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi.... Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris alors pourquoi j'étais si bien soignée....

«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais, quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient, ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas être gaie et me montrer aimable....

«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le cœur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille; elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!... comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis prendre du laudanum, et je le serrai sur mon cœur pendant qu'il s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah! tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... je fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena ici.... et m'y voilà!»

La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue chevelure noire qui l'inondait.

«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien! Au couvent où j'étais, les sœurs me parlaient d'un jour de jugement où tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de haine au cœur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes enfants.... perdue corps et âme!...

«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un moment viendra où je.... oui!...»

Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur fatale passa dans ses yeux.

«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller.... bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler vive....»

Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le plancher, en proie à un accès de frénésie violente.

Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se recueillir.