Mais son cœur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus brutal que jamais.

Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.

La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi, autour de ses doigts.

La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui avait pardonné et l'avait béni.

Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour qui pardonnait, ne furent pour ce cœur de démon.... ce cœur de péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu! Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit, et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son lit.... plein d'horreur!

O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu est amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du désespoir?...

«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié.... Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais bien la faire venir....»

Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et froid comme dans une cave.

Legree s'arrêta au pied de l'escalier.

Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....