Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille. Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en user pour lui:

«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon plus vif désir; le reste me regarde.»

Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques années en France.

On emmena Emmeline.

Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au port.

Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises. Il fit les plus rapides progrès.

Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner l'Amérique.

Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation, ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait à un de ses amis:

«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.

«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma mère, pauvre cœur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale, qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle m'aime toujours chèrement; c'est mon cœur qui me le dit. Quand je pense à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma sœur, vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes blanches....