«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si, comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses esclaves!

«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.

«Soit!

«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie, l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité universelles.

«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain.

«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix! C'est à elle, dans mon cœur, que j'applique parfois ces splendides paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»

«Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de déceptions.

«Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec un cœur dévoué à mon peuple!

«Georges Harris.»