Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller plus loin dans cette direction.

«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place?

—Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!

—Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que nous pussions passer. Andy m'a entendu.»

Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler de son mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se dirigèrent vers la grande route.

Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes.

Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction; l'œil perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière.

Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près de cette fenêtre.

Pour Élisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprême. Le cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley, Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel.

L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours! Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre rive, et un homme qui lui tend la main.