Riga, 16/28 mai 1847.
Mille remercîments, général, pour les excellentes recommandations que vous m'envoyez. J'en ai déjà fait usage et la famille du gouverneur m'a accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer dans une heure, il faut que je vous dise encore combien j'ai été frappé des belles choses que contient, en grand nombre, votre dernière partition. Ce sujet d'«Ondine» vous a on ne peut mieux inspiré; et le style harmonique et méthodique de cette grande œuvre brille autant par la vérité de l'expression que par une distinction constante et une fraîcheur juvénile bien rares partout aujourd'hui. L'ouverture est une des plus heureusement trouvées que je connaisse; il y a là des effets de rhythme syncopé qui m'ont fait bondir de joie. Le premier chœur, l'air d'Ondine d'un charmant coloris, le premier final si franc et si chaud, la prière avec accompagnement de violons, le morceau splendide de la fête, le deuxième final, la marche et tant d'autres passages que je pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier ordre et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs actuels. Mais, pour vous tout dire, j'étais sûr de cela avant de vous avoir entendu. Quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez et la respectez; quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela s'enchaîne: tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un ténor ou un melon pour son dessert avait raison de laisser le choix au garçon. Moi, je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de chances avec lui d'éviter les coliques; le végétal est bien plus inoffensif que l'animal.
A M. ERNST[122].
Paris, 8 mai 1849.
Mon cher Ernst,
Je vous remercie de votre lettre, j'étais impatient d'avoir de vos nouvelles. Vous n'êtes pas mort, bon! moi je suis malade d'ennui, de dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripotte; je suis d'une humeur de chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des feuilletons à faire... ah! les Plaies d'Égypte ne sont rien en comparaison de celle-là. J'avais écrit à Maurice Barnett à votre sujet; le connaissez-vous? Il rédige le Morning Post; c'est un excellent homme. Comment va Halle? et Dawson? et Vivier?... Quel temps! il a plu hier à emporter les maisons! maintenant, il fait presque froid. J'ai mal à la tête, damné feuilleton! je ne le commencerai pas, voici huit jours que je recule, je n'ai pas la moindre idée sur le sujet qui m'est imposé.... Quel métier!... Où trouver du soleil et du loisir? être libre de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas entendre parler du Prophète, ni des Élections, ni de Rome, ni de M. Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde s'écrouler..., d'être bête comme dix-huit représentants...
Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là! Vous fûtes bien mal inspiré de vous reposer le septième jour et vous auriez diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à faire.
Mon cher Ernst, je voudrais vous écrire une lettre bien.... (bien quoi? voyons!) bien... (animal, on n'annonce pas une épithète quand on n'est pas capable de la trouver!) enfin une lettre qui vous fit plaisir, et je vois qu'il faut renoncer à la moindre chance d'y parvenir. (Quelle phrase!) Je ne trouve rien..., mais rien, rien de rien. C'est comme pour mon feuilleton. Ce feuilleton me fera tourner en Cabet! c'est sûr.
Je sors, je vais m'ennuyer dehors, je m'ennuie trop chez moi.
Venez donc un peu à Paris.