23 mai 1858 (?)
Monsieur,
Permettez-moi de vous remercier pour le bel article que vous venez d'écrire sur mon concert. Je n'ai jamais lu sur mes tentatives musicales rien qui m'ait aussi vivement touché.—Le spectre grimaçant de l'ironie est bien là, comme toujours, pour me siffler à l'oreille: «Ce n'est pas vrai; M. Astruc se trompe et te trompe. Vous êtes des niais tous les deux.» Mais il y a aussi un autre juge qu'il est permis de consulter et qui siège à côté du sens intime. Et quand je demande à celui-là: «Mon critique est-il un niais, suis-je un niais, nous trompons-nous à ce point? L'amour du vrai et du beau est-il une chimère, la passion un leurre, l'enthousiasme une hallucination?...» Le juge me répond: «Non, non, non, non.... et non.»
Vous aimez ce que j'aime, vous honorez et adorez tous mes dieux; voilà pourquoi à la joie d'être loué par vous, se joint un sentiment plus vif, plus profond, plus intense, le fanatisme clairvoyant d'un coreligionnaire.
Voilà pourquoi j'emprunte quelques mots à Shakespeare pour vous dire:
Most noble brother, give me your hand...
A M. STEPHEN HELLER.
Vienne (en Dauphiné). mardi 4 ou 5 septembre
c'est-à-dire mercredi 6 (1865).
Mon cher Heller,
Voilà bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Pourquoi n'avez-vous pas répondu un mot à ma lettre collective adressée à madame Damcke? Je vous écrivais à tous les trois. Je suis toujours malade et j'ai bien peur de n'apporter qu'une addition d'ennui à celui que vous subissez probablement avec tant de peine.—Mes nièces sont plus charmantes que jamais. Nous lisons beaucoup, elles comprennent tout admirablement et rapidement. Malgré leurs instances pour me garder, je retournerai pourtant à Paris à la fin de la semaine; voulez-vous être assez bon pour prévenir mon concierge que j'arriverai dimanche matin à 6 h. ½ de plus, venez dîner avec moi ce même dimanche; nous serons seuls, car je crois que ma belle-mère ne sera pas encore revenue. Dans tous les cas, si vous venez, faites-le savoir à Caroline, pour qu'elle nous fasse à dîner.