—Courage, ma fille, gémit la mère…
—Aveugle! Je suis aveugle!… Quelle horreur!… Mais je ne veux pas, je proteste contre le sort!… Malgré tout, j'espérais toujours!… Fermés à toujours, à la clarté, à la vie immense, à la poésie des espaces, aux livres adorés, aux chers visages, à la France!… C'est la nuit, lugubre, épaisse, inflexible, jusqu'au dernier souffle de ma poitrine!… On m'abandonnera seule à mon martyre!… Oh non, c'est trop cruel!… Je ne veux pas, moi!… Elle est barbare, elle est monstrueuse, cette Matière!… Non, mon Dieu, si Vous êtes, Vous ne voudrez pas cela!…
—Que dis-tu, Marguerite? interrompt Gilbert, atterré.
—Ce n'est pas moi qui ai dit cela, répondit-elle, se rappelant que son père doit ne jamais le savoir, le désespoir m'a entraînée, mon âme a voulu se cramponner à je ne sais quelle illusion de salut!… J'ai crié vers un Être quelconque, vers celui qui me délivrera… Le nom de Dieu m'est venu malgré moi, comme tout autre aurait pu venir!… Sauvez-moi, quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un médecin, Jules Hébert ou son Christ, venez à mon secours, quelqu'un!… Les hommes n'ont donc rien trouvé pour guérir le désespoir!…
—Dis, mon enfant, tu ne crois pas à Lui? implore Gilbert.
—Le sais-je, moi?… Donnez-moi, je vous en conjure, une espérance de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime!… Qu avez-vous à m'offrir, s'il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu'à la fin des jours?… Non, c'est trop douloureux, ce que je sens là!… On doit éprouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la soif nous étrangle, quand l'agonie nous empoigne au cerveau!… Il faut qu'on déchire ces ombres, là, qui envahissent, qui tuent!…
—Mais que pourrait-il t'offrir, Lui?…
—Sa Lumière, la vision éternelle, le regard plongeant dans les abîmes de l'infini…
—Ah! ce Jules Hébert que j'abhorre, ce canadien-français abject! Voilà donc ce qu'il t'a enseigné, le misérable hypocrite, il t'a fait le catéchisme, inoculé le virus de la superstition!… Connue lui, comme les siens, tu as la bouche pleine de Dieu, d'éternité, de Lumière des choses… Mais c'est lui, ce lâche, qui t'a valu la souffrance et t'a brisé les yeux en te broyant le coeur!… Tu ne le hais donc pas?… Faut-il qu'il joigne la honte à tous les maux dont il a jonché ton âme?… Quel est cet art diabolique avec lequel il t'a ligotée de chaînes?… Il enveloppe ton existence d'un deuil effroyable, et tu l'aimes toujours!… Une semaine encore, et tu abjurais la Libre-Pensée, tu m'apostasiais… Je l'exècre, je le maudis!… S'il était devant moi, je me jetterais sur lui, j'en ferais de la charpie!…
—Je vous supplie, de ne pas frapper Jules Hébert, c'est moi-même que vous brisez… Je vous en conjure, mon père, calmez votre fureur… Peut-être est-ce le dernier jour où je pourrai vous entrevoir… Laissez-moi deviner, sur vos traita, toute leur douceur pour que j'en garde l'empreinte au fond de mon être… Je veux sentir, dans vos yeux, tout votre amour pour moi… Approchez-vous aussi, mère, que je vous sache tout près de mon coeur… Oh, comme cela, je distingue un peu, si peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste… Maintenant, je les possède à jamais… Éloignez-vous, l'effort épuise l'énergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la lumière leur parvienne encore demain…