—Marguerite, je ne le crois pas encore!… Dites, on vous guérira!…
C'est monstrueux, si vous saviez tout ce que j'endure pour vous!…
Je voudrais vous délivrer de ces ténèbres, il faut qu'on dompte la
nature!… Ah! si vous croyiez!…
—Quoi, Jeanne? interrompit brusquement la fille de Gilbert.
—Oui, si vous étiez avec nous, Dieu vous redonnerait vos yeux!…
Sainte-Anne de Beaupré vous sauverait!…
—Êtes-vous bien certaine? balbutie Marguerite.
—Tellement certaine qu'elle devra vous guérir!… Je veux qu'elle agisse! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m'écoute! Mais oui, je m'étonne de ne pas y avoir songé plus tôt… Demain, je cours au sanctuaire de Beaupré, je prie jusqu'à la résurrection de vos yeux!…
—Je ne crois pas, Jeanne… Le ciel ne peut avoir pitié de moi… Merci de votre grand coeur, cela me touche infiniment…
—Ah! si vous croyiez, cela serait tôt fait, je vous l'assure, dit la petite Québécoise, ardente, si impétueuse qu'elle vainquit les derniers scrupules de la Voltairienne.
—Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme épouvantée de l'aveu qu'elle faisait, je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule à jamais… Savez-vous ce qui m'a soulagée, rendue moins douloureuse, presque résignée au supplice d'être aveugle?… La certitude qu'un jour la soif intense de ravissement dont mon être brûle encore, sera largement assouvie!… Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par delà ma torture, il y aura des joies ineffables!…
—Vous croyez! s'écrie la petite Québécoise. Ce n'est pas autre chose, croire!… C'est l'au-delà que vous pressentez au meilleur de votre conscience, vous avez la foi, vous êtes sauvée, demain nous irons à Sainte-Anne de Beaupré!… Quelle joie!…
—Si j'avais votre foi, j'irais… La mienne est si nuageuse et si rudimentaire… Ce n'est peut-être que de la poésie, du sentimentalisme, le besoin de remplacer les horizons perdus par des rêves d'infini!… D'ailleurs, il faut que mon père ignore, il en serait si malheureux!…