—Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir étrangler un mythe, écraser de la fumée… Plus vous le niez, plus Il existe en vous… Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir haï!… Ne soyez pas violent, mon père, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientôt!…

—Jamais, te dis-je!… Ainsi, tu crois à Lui? Il t'a ensorcelée?

—N'allez pas plus loin, mon père, je vous en supplie, au nom de ce qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!… J'ai cru, à votre accent, que vous alliez me maudire!… Il ne faut pas faire cela, je n'y pourrais survivre… Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!… Que n'ai-je le mot qui persuade! Que ne puis-je vous étaler le mystère de ce qui change mon âme!… Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a prise et comment je L'aime?… J'essaye de ne pas croire à Lui, c'est impossible, Il est là, je L'entends, je veux Le garder!…

—Je rêve, c'est un cauchemar!… Tu me disais qu'on n'a pas cherché à t'évangéliser, tu ne m'as pas menti!… Il aurait suffi de te causer un peu de cette foi naïve, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?… Ne prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rêve, que tu rêves, que c'est la fièvre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux, mon enfant!… Tu es encore mon disciple, mes idées, n'est-ce pas, Marguerite?…

—J'avais résolu de vous le dissimuler toujours, mon père!… Dieu ne m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine, à vous si bon!… Vous êtes venu de vous-même au chagrin, vous avez surpris mon secret!

—Non, tu ne rêves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une convertie!… Ah! malheureuse!… Ou plutôt non, ce n'est pas toi qu'il faut maudire!… La première fois que j'ai toisé ce Jules Hébert, j'aurais dû flairer sa lâcheté!… Il s'est insinué tortueusement dans ton âme, t'a sournoisement infusé la superstition dont la moëlle de sa race est pétrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour t'apprivoiser à son an-delà chimérique et dégradant!… C'est un voleur d'âme, un ravisseur d'idéal, il m'a volé mon enfant! Le misérable! l'hypocrite! je le hais, je le maudis!…

—Jules n'est ni un lâche ni un hypocrite! s'écrie Jeanne, dont le sang, fouetté au vif comme par des lanières, se rebelle.

—Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rétorque Gilbert, à qui le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il n'est pas un misérable!…

—Je le redis, mon frère n'est pas un lâche!… Il n'a pas essayé, de faire le catéchisme à Marguerite, cela, je l'affirme, il est trop généreux pour cela!… Il a respecté son incroyance, j'en suis certaine!… Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?… Mon frère agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le dis-je!…

—N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?…