—Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'écrie Jeanne, violente, puisque Dieu est la source de la vie même!… Qui vous assure que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de mourir comme le vulgaire animal que le talon écrase, libre à vous, mais n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre faim de joie sans bornes?… Où est la honte à nous courber sous le mystère? Il est des interrogations, dans l'être de Marguerite, auxquelles vos doctrines n'ont jamais répondu, ne répondront jamais, je les en défie!… Jules a parlé de sa foi sans arrière-pensée, sans hypocrisie, je le répète!… Quand le désespoir s'est déchaîné dans l'âme de Marguerite, elle a eu le désir d'une espérance par-delà les années de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!… Vous n'aviez rien à lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase du ciel!… Ce fut la prière, cela!… Et maintenant, je vous en supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard, dès qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de Beaupré la guérira!…
—Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain Marguerite, que le plaidoyer émouvant de la petite Québécoise avait enflammée. Pardon, mon père, c'est irrésistible… Je suis toute imprégnée d'une Présence étonnante et radieuse!… Une puissance me possède, et j'en suis ravie au-delà de tout, ce que je peux dire!… C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon âme comme sur un rivage!… Et je ne sais quel transport m'enchante!… J'ai besoin de prier, de prier longtemps!… Oui, je n'ignore plus ce qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'écouter, je suis certaine de Lui!… Oh oui, vous allez me guérir mon Dieu, je le devine, je le sais!…
Au cours de ces ardentes paroles, une éclaircie magique s'ouvre dans l'âme enfiévrée de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'éparpille. Il perçoit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brûle, une possibilité extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources illimitées de la nature, il se rappelle que la science en ignore presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables et féconds. Mais oui, pourquoi pas? La volonté, surchauffée jusqu'au paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas exploiter ce délire d'enthousiasme? Il était impossible qu'elle crût vraiment à Dieu, la crise d'affolement avait semé le désordre en son âme, voilà tout. Dès que l'exaltation des nerfs aurait amené le prodige espéré d'eux, il serait facile de reprendre à Dieu celle qui ne croyait à Lui que par désespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme aurait pacifié le cerveau…
XI
Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne-de-Beaupré. Jeanne et Marguerite, pelotonnées l'une contre l'autre, osent à peine se balbutier quelques mots rares et timides. Gilbert, assis en face d'elles, impassible et taciturne, glace l'atmosphère. Les yeux de la malade que la dernière nuit sans sommeil a remplis de ténèbres plus opaques, ne peuvent plus qu'entrevoir la forme rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figés du père. Sans qu'il parle, elle a la sensation qu'il rumine quelque chose d'hostile et que la fureur s'amasse en son âme comme la vapeur en vase clos. Elle sait bien que plus il songe à la démarche qu'il a permise, hypnotisé par le fluide surhumain qui électrisait son langage d'hier, plus il a maintenant l'horreur d'avoir cédé. Elle devine qu'il prépare un antagonisme à chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va lutter contre l'assaut de haine, et Dieu ne pourra plus douter d'elle. Une exaltation mystique irradie son imagination. C'est comme si une âme nouvelle filtrait dans la sienne. Et l'athéisme écrasé dans ses dernières tranchées, fuit le champ de bataille. Marguerite est ardemment certaine que Dieu, à travers le sourire de la grande sainte, arrachera de ses yeux la nuit pesante et leur versera l'aurore et le soleil. Son père, illuminé, adorera le Christ de Jules Hébert, et l'âme de la jeune fille se dilate en une vision de bonheur.
—Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne, à voix si basse que son amie l'entend à peine.
—Je ne comprends pas ce qui bout en moi, répond celle-ci, je trouve que nous n'allons pas assez vite encore, je suis très impatiente de m'agenouiller aux pieds de la grande Sainte…
—Nous nous agenouillerons ensemble, tout près l'une de l'autre, ajoute la petite Québécoise, fortement émue. Il faudra bien qu'elle s'attendrisse…
—Est-il nécessaire de prier comme vous pour être entendue? demande la Française. C'est que, si neuve à Dieu, je ne puis égaler votre ferveur et votre amour… Je serai bien maladroite, sans doute…
—Vous prierez de toute votre âme, cela suffira, je vous l'assure.