—Prends garde!… Il y a des vaillants qui ont molli devant la femme!…

—Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu'il faille prendre garde!… Allons retrouver nos parents et leur tendresse!… Les feux de joie se sont éteints sur la côte de Beaupré!… La nuit envahit les montagnes!… Je veux revoir ma chambrette où les souvenirs me cuirasseront contre cet amour! Viens, petite soeur!… _____

Le matin même, lorsqu'elles les a mises dans la chambre de Jules, la mère a demandé aux roaea de rester belles, jusqu'au retour de son fils. Fidèles à leur promesse, elles tardent à se faner dans le délicieux vase de Sèvres. Voici que le jeune homme entre, et leur âme parfumée l'accueille. Elle est au nombre des êtres chers, elle fait partie de sa substance intime, la chambrette rose, au plafond couleur d'ivoire, où tout lui parle de sa jeunesse de travail, de rêveries et d'enthousiasmes. Son voyage devient quelque chose d'irréel, de fantastique. Il écoute le langage aimé des choses familières. Il est là toujours, le bon lit où tant de fois la lumière l'éveilla par un rayon de soleil ou la tristesse d'un nuage gris. Il court aux livres préférés qui, sur la table de chêne antique, attendent le frôlement pieux de ses doigts. C'est ici qu'il a pris les résolutions fortes de l'avenir, qu'il a mûri son voeu de lui-même, à l'âme canadienne. Encore sous l'influence des mâles paroles par lesquelles il vient d'apaiser les terreurs de Jeanne, il se sent inébranlable, maître de sa pensée, de son énergie combative. Soudain, un coup lui frappe dans le coeur. Ses yeux se fixent éperdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit dans l'humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son être vers la douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue de chaque trait, chaque détail, chaque ligne du fin visage? Ce n'est plus le rêve sentimental de l'adolescent, la Princesse Lointaine du poète, le mirage d'idéal. C'est Marguerite et le charme de ses grands yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lèvres, et la noblesse de son front méditatif, et les lueurs fauves de la chevelure brune. Il revit la semaine inoubliable avec elle. Est-ce l'amour, ce besoin aigu de la revoir, de l'entendre, d'être longtemps près d'elle? Son regard enfiévré, voulant s'arracher au portrait qui l'enivre, est saisi par le Crucifix blanc sur la muraille. Le Christ saignant le dégrise, le ramène à l'inspiration virile. Rien ne lui fera trahir le Christ de sa race et des siens. Il se rappelle que le Christ plane dans l'histoire canadienne, et que c'est par Lui, le Dieu sacrifié à la Fraternité féconde, que le Canada vaincra la haine. Gilbert Delorme est un briseur de crucifix, un disciple du Renan infâme qui se moqua des épines et des clous de la Croix. Jules reverra son adorable fille, l'image de Greuze vivante, mais il jure d'immoler son coeur au Christ, à sa race, à la patrie canadienne, si ce grand besoin d'elle est l'amour…

III

Il est, à Québec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le dédain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calèche gaie, d'où l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d'été. Elle a des caresses de mouvement pour les étrangers qui lui sont déjà moins fidèles. Si on éveillait les échos qu'elle garde, on entendrait les belles choses qu'on dit sur le Québec séculaire, les mots d'amour que les couples, venus de loin, se glissent à l'oreille du cocher sourd. Hélas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voilà pourquoi elle agonise, elle finira par en mourir.

Une calèche roule sur le pavé dur qui vibre. Elle entre sous la Porte Saint-Louis, et la voûte en pierre tonne. Une note grave résonne: on dirait que les régiments de jadis, allant à la bataille, y laissèrent le claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins, et que c'est encore là. La Grande-Allée s'ouvre, large et baignant dans la chaleur de l'après-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules, bercés par la voiture. La double rangée d'arbres s'allonge au loin: un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique à droite: il renifle maintenant la poussière brûlante de l'allée transversale. Dans les carrés verts, les balles du tennis affolent les robes blanches. Le jardinier, courbé sur les plate-bandes, assouvit la soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens abandonnent le cocher à la somnolence qui le gagne. Ils gravissent déjà la pente rapide qui conduit à la porte d'honneur. Il fait bon entendre le murmure des gerbes d'eau fraîche égouttant leurs perles dans la fontaine ronde.

—Que c'est beau, votre Québec! s'écrie Marguerite. Je comprends que vous en soyez fou!…

—Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu songeur.

—Hier soir, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reçu le coup de foudre… Décidément, je suis amoureuse!…

—Selon votre idéal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous quitterez…