—Vous raillez si bien que je vous le pardonne!… Mais il arrive qu'on s'aime, après s'être laissés… Dès maintenant, je sais que je n'oublierai pas la vieille cité canadienne!… Elle m'enchante… D'ici, le spectacle est admirable!… La Porte Saint-Louis me fait songer à l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invisible… Le contraste est joli des remparts lourds et des robes légères volant sur les carrés du tennis… Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes bizarres se chauffent au soleil… Les clochers dans l'azur impressionnent…
—Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du regard et de la voix.
—Ils m'ont toujours émue, répond-elle, doucement. Parfois, la musique des cloches me donne envie de pleurer… Les clochers me font monter au ciel… En les regardant, je rêve à ce que peut être la douceur de croire…
—Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un accent qui la remue.
—Il ne prie jamais, mon visage, mais il a pitié!… Je désire que les clochers restent debout!.. Ils parlent d'idéal… Quelque chose rayonne autour d'eux: ce doit être l'amour de ceux qui croient et qui les aiment!…
—Pour nous, c'est la présence universelle du Dieu que nous adorons qui les entoure… Je respecte votre incroyance, Mademoiselle… Mais je suis heureux que vous réprouviez ceux qui font taire les cloches et crouler les clochers!…
—Vous allez trop loin… Il est vrai que mon père déteste les clochers… Le son des cloches l'exaspère… Cela me peine de le voir aussi impitoyable!… Je n'ose lui faire le reproche de mon coeur… Il ne comprendrait pas!… Songez donc, il m'adore, et ma pitié l'affligerait tant!… Et d'ailleurs, je j'admire!… Il est sincère: il est, si vous me permettez l'expression, un missionnaire de la libre-pensée!… Il veut abattre vos clochers, tout comme vos missionnaires mettaient les idoles en pièces!… Tout simplement, je voudrais plus d'amour dans son grand zèle!…
—Me ferez-vous un crime d'être franc? dit Jules, avec tristesse. Soyez certaine que je ne voulais pas vous offenser… Je crois avoir saisi la portée de vos paroles… Vous demandez qu'on étouffe la superstition, mais qu'on en conserve la poésie, les reliques d'art, qu'on l'étrangle avec un mouchoir brodé qui fera son oeuvre sans hâte et sans douleur… La différence, entre votre père et vous, n'est que dans les formes: il veut écraser, la femme en vous veut engourdir par un sourire… Mais tous deux, vous souhaitez; de toute votre âme l'avènement de la Libre-pensée, Reine de l'Univers!… Je vous préviens que, chez nous, dans le Canada chrétien, la foi est tenace; elle est solide comme le vieux roc de Québec: quelques parcelles en tombent, mais la masse en est là pour bien des siècles encore… Je m'étonne que Monsieur Delorme vous laisse en compagnie d'un Canadien-Français, de l'un de ces enfants terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice.
—Mon père est sûr de ma foi en la matière intelligente, éternelle, murmura-t-elle, avec orgueil. Il m'a nourri l'esprit de ses doctrines d'humanitaire… Il me sait invulnérable!… C'est même sa fierté de me croire un autre lui-même!…
—Ainsi, s'écria Jules, avec la colère polie dn gentilhomme, je suis l'adversaire qu'on brave impunément, contre lequel on est tout-puissant! …Pour lui, vous êtes le défi qu'on me lance et que je ne puis relever!… Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquiète!…