—Plus que celui d'hier encore, c'est l'endroit pour moi de ne pas accepter les opinions de votre père… Il n'est pas un vrai Canadien qui, après un pèlerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un antipatriote!…
—Je suis convaincu que vous ne le serez jamais! fit-elle, gentiment.
—Et moi, je suis certain que vous ne l'êtes pas!…
—Je suis Française! dit-elle, avec orgueil. Mon père est Français, mais autrement: il croit que c'est l'être davantage que de travailler à la patrie sans frontières!… L'illusion est généreuse, mais l'humanité n'est pas prête à cela!…
—Voici la Libre-Pensée qui revient! reprend Jules. Selon vous, elle fera des hommes, tous bons, des frères esclaves de la félicité commune… Alors même qu'elle deviendrait reine de tous les royaumes, elle ne pourrait arracher des coeurs les différences du sol!… En voulez-vous une preuve, de la puissance des attaches natales?… Cette fumée, là, qui noircit le ciel, nous arrive d'une fabrique: sur la grande plaine, on prépare les fusils avec lesquels Anglais et Canadiens-Français, désormais frères d'armes, défendront le Canada, s'il le faut, contre l'univers!…
—Contre la France même? demande Marguerite.
—Vous m'avez compris! dit-il.
—Vous ne l'aimez donc plus? interrompit-elle, avec effroi.
—Pardon, nous l'aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir coulant à jamais dans nos veines!… Mais plus qu'elle encore, nous aimons la patrie canadienne!… Vous veniez de nous lâcher, volontairement ou non!… Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnèrent l'accolade de la gloire… La fraternité des deux races est née d'elle!… Après des combats nécessaires, nous sommes libres!… Et maintenant, nous appartenons au Canada!… Chez vous, nous ne sommes plus chez nous, nous voulons revenir… C'est le chez nous dont je vous parle que nous défendrions contre la France!…
—Il y a, entre nous, les "arpents de neige" de Voltaire et de la
Pompadour! ajoute la jeune fille, pensive.