—A bientôt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase qui déborde…
Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste là, frémissant, effaré, espérant que les yeux merveilleux auront encore une caresse à le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu'il éprouve à la voir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais la robe de mousseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent infiniment bon, capable d'il ne sait quel dévouement surhumain. Il en a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l'énergie virile. Il élève au ciel un regard d'âme aux abois. Alors, ses yeux sont hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu'il est dominateur et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant triomphal, auréolé de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre inspiratrice. Sur son piédestal d'immortalité, il est évocateur de souffrances et de renoncements. Il parle à Jules, qui l'écoute pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis fuyards, de sacrifices amoncelés, de l'aïeul Hébert. Et le jeune homme sent les ambitions généreuses remonter en lui comme une marée calmante. Il a honte d'avoir succombé à un désir de lâche. Il jure d'être fidèle au Canada-Français pour lequel Champlain, défiant les orages et les siècles, montera désormais la garde.
VI
L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle rectangulaire et basse. C'est ici le comité-chef de Jules Hébert, le candidat Patriote. Les volutes pâles que lea fumeurs exhalent des pipes noires ou "cernées", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine le nuage de fumée toujours plus dense et violent à la gorge. Douze à quinze électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint l'épinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y tordent. Au fond de la cheminée de briques ternies par les feux d'hiver, une bûche d'érable est restée depuis le printemps dernier. Près d'elle, un tisonnier chôme. Épars sur la cloison rustique, des clous rouillés attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a délogés pendant la tourmente électorale. On n'y a laissé que la Croix des sobres, et les bras d'ébène s'estompent dans la fumée bleue du tabac canadien.
Immobile à la table de sapin verni sur laquelle on a éparpillé les listes fatidiques, Jules Hébert a les yeux rivés sur l'écriture gothique d'une lettre. Il leur paraît si absorbé dans sa rêverie, que les électeurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le tirer de son silence devant le petit papier mystérieux. Elles devinent, ces âmes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs voix malgré eux s'enthousiasment déjà de la victoire prochaine. Il vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune électrise la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues couperosées de celui-ci, le visage grillé d'une "jeunesse", la couette solitaire folâtrant, sur le crâne poli du voisin, la crinière touffue de celui-là; un même amour bat dans les artères sous les dos pliés, les mains criblées de gerçures, les muscles d'acier, les vêtements marqués de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent en une fusillade intarissable.
—Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!…
—Va-t-il en recevoir une raclée, l'autre aussi!…
—Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, à tous les deux!…
—On sait ce que c'est, leur gouvernement!… Il promet, ce n'est pas vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son devoir de nous le donner!… Pourquoi s'aplatir devant lui?
—Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire "le saut"!