—Était-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener contre notre candidat!…
—Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!…
—Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur montrer ce que c'est que le peuple!… Ils nous prennent pour des nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!… Et le programme de notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?
—Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri… Les Anglais se méfient de nous… Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que nous sommes prêts à être des frères avec eux, pour faire un grand pays!…
A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du poll, il est le roi de céans. Son visage commande, sa lèvre se plisse en une moue impérieuse, et le candidat lui-même doit courber la tête et recevoir tous ses conseils avec une bonhomie déférente. Celui-ci est un colosse à la peau tannée, à l'encolure massive, aux muscles terrifiants. Dans une bagarre, il règne. Aujourd'hui, c'est le personnage indiscutable: il secoue les tièdes, échauffe les enthousiastes, nargue les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants. C'est un roi, et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.
—Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l'écoute volontiers. Tous nos amis ont voté!… Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas bouger!… Il dit que vous serez élu "haut la main", que cela ne vaut pas la peine de se déranger!…
L'indignation éclate de toutes parts…
—Le vieux lâche!…
—Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?…
—C'est toujours comme cela!…