—Il faut toujours des prières!…

—On n'a pas besoin de lui!…

—Qu'il reste!…

—Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale, autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi!…

—Allons, mes amis, il ne faut pas être violents contre le père Jeannot, dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!… Son âge le rend un peu paresseux, voilà tout… Vous avez raison, Robert, il vaut mieux qu'il vote… Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera moins plaisir sans son vote!…

Le chef de la cabale s'enfuit à tire d'aile, et la fusillade entre les chauds partisans recommence. Jules Hébert s'est replongé dans sa méditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue. Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme, et le cri passionné de la jeune fille a retenti au plus profond de lui-même. Non pas qu'elle ait avoué le bouleversement de son âme ou l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au défilé des lignes vibrantes, a l'intuition qu'elle souffre au-delà de ce qu'elle déclare, au-delà de ce qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant de fièvre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle écrit, mais, sans vous, ce n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrète où filtre un sanglot, il comprend la détresse de la jeune fille. Et il en est triste d'un poids qui lui écrase le coeur. Il envie la gaîté tapageuse des campagnards. Quelque chose pleure en lui-même. Son secret l'étouffe, il sent qu'il a besoin d'air au fond de son âme, il voudrait crier à quelqu'un la douleur pénétrante. Il ne peut écrire à Jeanne, dont la prédiction de grand amour se réalise. Un éclair subit déchire le nuage de plomb; il songe au vieux curé de la paroisse, depuis si longtemps l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hébert. Il est déjà plus léger, moins souffrant, il est entraîné, il se lève. Les paysans, que le mutisme a frappés, le dévorent de leurs prunelles soumises, attendent un ordre, un mot d'Evangile.

—Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu… Vous n'ignorez pas que l'abbé Lavoie fut toujours l'ami de ma famille… Il faut que j'aille le voir!… Je vous demande pardon, j'aurais aimé à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du triomphe… Je reviendrai!… A bientôt!…

—Vive Hébert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux chargés d'orgueil et d'amour le reconduisent. _____

Le coup de trois heures sonne allègre et sans hâte au cadran de l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences de l'homme ne pénétrèrent jamais dans la bibliothèque du vieux presbytère. La paix la plus délicieuse et la plus intime se diffuse dans l'atmosphère, circule autour des livres dont les cases mordorées fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe les scènes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les profondeurs molles des fauteuils de chêne, plane au-dessus du tapis vert olive, flotte autour des menus objets disséminés sur la table aux veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que domine un aigle, la brochure ouverte et délaissée, la Madone minuscule et suave. D'où vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa source dans le coeur du prêtre dont la main repose sur le bras sculpté du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus on pense qu'elle émane de lui. Elle semble couler à flots du visage classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une bonté sans limites. Des lueurs d'âme pure souvent passent dans les yeux de velours noir où les visions de l'au-delà ont semé une douceur infinie. Une abondante moisson pousse au front que des éclairs à tout moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les colères qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible d'en douter, la source, où les choses s'abreuvent de paix surabondante, est le coeur du vieillard pensif.

Les mains croisées sur sa poitrine encore puissante, il a l'air d'abandonner son âme à des choses exquises. La physionomie grave s'idéalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amitié toujours accroissante de la famille Hébert, il a comme une sensation d'avoir été aimé, de l'être encore, de l'être à jamais. Augustin Hébert, presque chaque été, s'éloigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme patriarcale, aspirer la brise nourricière des champs. A dix minutes du presbytère, ombragée d'ormes et de frênes, orgueilleuse du verger vaste où les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de fruits plus mûrs chaque jour, elle entasse des pierres inégales sous des pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un jour, le curé du village et le seigneur du manoir, et dès lors l'abbé Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Français, profondément catholique, admira le prêtre simple et grandiose, et son épouse, qui ne s'y trompait guère en noblesse, avait compris la délicatesse extrême dont les chocs de la misère humaine affinaient cette nature d'apôtre sentimental. Il avait caressé les boucles blondes et soyeuses de Jeanne gamine: elle en était folle. Il connaissait la conscience de Jules jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des choses au vieillard qui lui avait distillé la sève de l'Evangile à travers sa tendresse et son sourire.