—A lui moins qu'à tout autre…
—A ta mère?…
—Peut être, à ce degré de ma souffrance…
—Mais tu ne peux avoir commis une lâcheté!… Tu en es incapable: tu me le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!…
—Oh oui! vous méritez que je vous parle!… Il s'agit… Je ne devinais pas que cela fut si pénible à dire, il s'agit d'une femme…
—J'aurais dû m'en douter, pourtant… Mais tu ne me parlas jamais des femmes!… Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle dans sa jeunesse, plus il en est bouleversé plus tard… Et c'est là ton chagrin, mon fils, et c'est tout?… Tu aimes une femme, et ton amour a tellement de force qu'il te brise!… C'est l'orgueil qui te fait souffrir, ton indépendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas admettre les chaînes autour de ton poignet libre hier!… Avoue que tu es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te fait rougir deviendra une puissance qui soulève les montagnes!…
—Je voudrais qu'il n'y eût que de l'orgueil à dompter… Votre confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile… Non, mon père, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu d'une défaillance que je dois vous faire, et je n'en réalise toute la bassesse et l'énormité qu'au moment de vous le dire… Vous allez me condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner… C'est la première fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi… J'espérais ne jamais mériter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un lâche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand même!…
—Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait poussé des racines dans ton coeur! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je me révolte!… Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent ceux d'hier, il semble… Quand, les mains pleines des cerises que tu venais de cueillir au verger du presbytère, tu dévorais le pulpe gras de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le fruit défendu!… Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les papillons de neige esquivaient ton désir, tu me promis d'être pur!… Quand le vent, faisait danser tes mèches brunes et gonfler ta poitrine affamée d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes de la bonté!… Tu n'as pas oublié cela, tu ne peux avoir commis une vilenie, donné ton âme à une créature indigne!…
—Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'écrie Jules très-ému. Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi dire… Quand je me laisse attendrir par le visage béni, je me sens profondément bon, la paix la plus douce endort mon être, je voudrais faire pour cette femme quelque chose d'héroïque et de gigantesque… Elle est merveilleuse, mon père: si vous la voyiez, si vous l'entendiez, vous sauriez pourquoi je l'adore!… Vous souvenez-vous de l'image de Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et c'est la même grâce enchanteresse… Elle a des yeux pleins d'extase, une imagination exquise, une voix qui chante, une âme tissée de tous les charmes et de toutes les noblesses… Mon rêve de jeunesse prend vie en elle, et c'est, l'idéal espéré que j'aime dans son profil pur, alors qu'elle est silencieuse… Vous avez raison, je n'ai pas à rougir de mon vieux professeur d'honneur et de beauté, quand je pense à elle…
—Alors, pourquoi m'avoir alarmé de la sorte? Dis, mon fils, il ne s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut être sérieux… L'amour se moque des empêchements futiles!… Sans épines, l'amour n'a pas de roses!…