Elle plaisante du bout des lèvres, mais un remords grandit au fond d'elle-même, et Jean, à la façon dont elle esquive son regard et détourne le soupçon qu'il a formulé, comprend qu'elle essaye de fuir sa curiosité. Il saura, il attendra qu'elle-même se démasque. Il lui répugne de pénétrer en son âme de force. Est-il vrai qu'elle aime? Avec quelle adresse elle aurait muré son coeur! Un bataillon entier d'admirateurs l'assiègent, tous gratifiés des mêmes sourires pour leurs prouesses de toilette ou leurs assauts d'esprit. Lucien Desloges est le plus prodigue d'égards, de compliments et de menus cadeaux. Elle ne peut s'être éprise de ce jeune homme brillant, mais désoeuvré, amolli, dont l'intelligence chôme et le coeur s'est usé le long d'un chemin accidenté. A vingt ans, certaines jeunes filles se croient déjà embrasées, lorsque l'aube de l'amour seule commence à luire: tout au plus, Yvonne laisse-t-elle éclairer son imagination par un premier rayon d'amour. Cela ne fait pas nécessairement monter dans l'âme le soleil de la grande passion. Elle hésite, mais elle va tout lui dire, comme jadis elle racontait ses fredaines de pensionnaire.

Peu absorbantes, ces réflexions rapides lui ont permis de suivre l'entretien.

—La science ne tarit pas le coeur, a-t-il dit. Je puis l'aimer sans que ma tendresse pour toi y perde en vigueur et en sincérité…

—Des reproches? Je t'ai négligé, c'est vrai, mais tu en es responsable! Tu n'as pas cessé d'être le bon, l'incomparable frère que je respecte et que j'adore. Mais la médecine grave et sèche t'a métamorphosé. Parfois, tu as le visage si austère que tu me rappelles ces formidables savants qui ont de grosses lunettes, le crâne reluisant…

—Et la science!…

—Mais tu en as de reste, tu en as trop, puisque tu m'effrayes…

—Autant que cela, vraiment? voilà l'unique raison d'être moins expansive? L'étude m'a sculpté la physionomie en forme d'épouvantail? Allons, ma petite Yvonne, trêve de badinages, et soyons francs. Tu ne m'as pas fait de confidences, tout simplement parce que tu n'en avais pas à me faire. La vie mondaine l'a si bien enchaînée, que ton âme n'en a plus assez grand de libre pour réfléchir et rêver…

—Depuis quand est-il nécessaire de rêver?…

—Tu ne l'ignorais pas, il y a si peu longtemps encore: depuis qu'il y a des coeurs larges et de l'infini pour les remplir, répond-il, machinalement. Ta question m'attriste beaucoup… Rappelle-toi les années où tu n'aurais pas songé à me la poser…

—Je n'ai donc plus de coeur!…