—Sois jolie, sois-le toujours, autant que possible! c'est, ton droit! Habille-toi délicieusement, c'est ton droit! La beauté enrichit une race… mais ton coeur, Yvonne? Quelle source! quelle puissance! Notre race demande le coeur de ses femmes, le tien!… La foi en elle s'écroule: les Canadiens-français se détachent de leur passé, en rougissent… La mollesse conduit les races, aussi bien que les individus, à l'inertie, à la honte, à l'impuissance… Parce que la foi des femmes est la dernière qui meurt, c'est elle qui éloignera les Canadiens-français de l'apathie, de In médiocrité, du reniement… Sois belle, sois jolie, sois exquise, brille et règne, mais ne seras-tu pas une croyante en ta race?
—Mais l'y crois! Invente un credo et je le réciterai!
—Crois donc à ses fils, à celui dont tu ferais l'époux digne de l'idéal revenu en toi, mais assagi, plus raisonné, sans exaltation creuse! Le credo qu'une jeune fille récite à sa race est la foi qu'elle garde en ses fils. En sommes-nous rendus à l'époque où les jeunes filles, déchirant leurs rêves, n'ont plus qu'à s'écrier: «Il n'est plus de jeunes gens qui les méritent! Faisons descendre notre âme jusqu'à ceux que le siècle nous envoie!» Une jeunesse sans idéal méprise le devoir, et le devoir est la flamme qui fait resplendir les races, le levier qui les lance au faîte de l'histoire!…
—Le devoir n'a pas été créé pour Lucien, probablement…
—Lucien ignorera le devoir aussi longtemps qu'il sera incapable d'amour.
—Je te jure qu'il m'aime! De l'amoureux il a l'accent, le regard, la douceur fidèle!…
—La douceur éternelle?
—Tu m'insultes! Ne suis-je pas digne qu'on m'aime longtemps?
—Je te sauve, ma petite soeur! Vois-tu, je comprends mieux certaines choses depuis quelques jours! L'homme qui me peut aimer sa race n'aura jamais au coeur les autres grands amours…
Comme ceux-ci, l'amour de la race est un besoin de pitié souveraine et de dévouement… J'ai bien peur que Lucien, railleur intarissable des traditions canadiennes-françaises, ne te rende malheureuse. Comment peut-il aimer vraiment l'homme qui renie l'amour? Les ancêtres ont souffert, ont travaillé, ont souri auprès des berceaux, ont cru, ont adoré: tout cela n'est-il pas de l'amour? Les dédaigner, n'est-ce pas être inférieur à leur tendresse, à leurs sacrifices, à leurs efforts vers quelque chose de plus élevé, de plus digne? N'est-ce pas avoir le coeur moins grand qu'ils ne l'eurent?