—Ils ne firent pas autre chose que s'aimer, les ancêtres! fit Yvonne, devenue inexprimablement grave.
—Ils étaient pauvres, ils étaient peu savants, mais de toute leur vaillance, ils marchaient vers l'avenir… Ils préparaient l'essor de la race: c'est à nous de la faire monter!…
Peu à peu le langage ramassé, palpitant, de son frère émeut Yvonne, pénètre en sa volonté. Il n'est pas étonnant que le cerveau de Jean, assailli par les aspects nombreux de l'idée qu'il fallait rendre lumineuse, ne les ait pas débrouillés sans quelques longueurs et quelques répétitions. Le jeune homme n'oubliera jamais l'intense peine à travers laquelle viennent de fuir les nuages de sa vision patriotique, de s'en approfondir les clartés. Les formules, les arguments se joignent les uns aux autres pour sculpter un idéal harmonieux et solide. Et cet idéal, en son esprit réjoui de le tenir, éblouit, de tout son rayonnement. Il en voit le prolongement, les fertiles conséquences: elles seront moins vagues et plus fermes, les paroles qu'il faut dire pour que du rêve sonore éclate un principe d'action, une force de salut. Les traits de Jean étincellent de ferveur et de magnétisme, une pourpre riche déborde à ses joues. La voix martèle avec puissance, brûle de foi chaude, tranche avec une affirmation décisive. Les yeux dardent un éclair en un lointain qui les fascine et les ravit. Sur la défensive longtemps, puis intéressée, prise, retenue, captivée même, Yvonne a cessé de ricaner et de mordre. Une conviction s'ébauche en elle, mais elle s'embue d'incohérences. La jeune fille n'oppose aucun obstacle à l'élan de l'intelligence vers de la certitude. Elle entrevoit les tâches possibles, les superbes dévouements, mais l'effroi du ridicule ou l'ombre sévère de l'effort les repoussent. Tout de même, elle brave, elle s'offre, elle somme Jean de lui préciser un rôle…
—Veux-tu dire ce que je pourrais faire? insinue-t-elle, avec un grasseyement de malice aux profondeurs! du gosier.
—Au programme, tout naturellement, les ambitions s'accumulent… Devenir Canadienne-française ardemment, passionnément, j'allais dire… Être éprise de ta race, de sa légende et de son histoire, avoir conscience de son génie et de son destin… Parler ta langue avec respect, avec amour… Ne pas railler ceux qui exaltent l'ancêtre et la tradition, ne pas te faire complice des égarés qui ont perdu le chemin du grand passé… Ai-je besoin de te le rappeler, devenir une femme digne, complète, admirable d'intelligence et merveilleuse de coeur, une femme sereine et forte, un rayonnement de la race, un envoi d'ailes ambitieuses pour l'élever!… Oui, ma petite Yvonne, être supérieure ne gaspillerait nullement le charme de ton regard et les délices de ton salon!… Dois-je le redire? te faire une mission de guider ton mari vers la même noblesse et la même force… Ah! si vous êtes ainsi généreux, ainsi beaux, quels enfants libres et forts ne s'envoleront-ils pas de votre nid pour battre de l'aile aux cimes de l'énergie et de la bonté!… Et tu appelles tout cela un martyre? comme si vivre en la plénitude de vivre était une souffrance. Ne te sens-tu pas moins éloignée du bonheur, Yvonne? Ne revois-tu pas ce que ta jeunesse fière attendait?… Ah! comme il serait puissant, ton coeur! N'y a-t-il pas des pauvres qu'un peu de lui ferait si riches de joie? N'est-il pas des haines qu'un sourire apprivoise et des laideurs qu'une larme efface? N'y a-t-il pas des jeunes filles dont il faut détourner la fange? N'y a-t-il pas la croisade invincible de toutes les bienfaisances, de tous les relèvements, de tous les orgueils, de toutes les espérances?
—Ah! la voici, ta fameuse idée! Faire de la vraie besogne pour la race! interrompt Gaspard, frémissant d'intérêt, anxieux d'aborder la solution pratique, la seule qui l'émerveille. Jusqu'à ce moment de la discussion entre la jeune fille et Jean, ses lèvres tendues n'ont pas bougé. C'est qu'ébloui par la verve enthousiaste de son fils, ou plutôt, dompté par la conviction dont elle déborde, il est comme roulé par elle sans rien pour la refouler, pour la combattre. Il en avait même oublié la flatterie d'une alliance avec Henri Desloges. Une pensée plus grave l'occupe sourdement. Une domination telle émane de Jean qu'il essaye de le comprendre et réfléchit avec une anxiété vague, une espèce de remords. Sa vie n'est-elle pas confinée à la griserie d'être riche et à la fièvre de l'être chaque jour davantage? Est-il d'autres fiertés qui le soulèvent, d'autres enthousiasmes qui le secouent? Autour de lui, la religion ne flotte-t-elle pas comme une buée froide? Elle est un devoir hebdomadaire et machinal entre deux cigares, un catholicisme inerte parce que rien de profond ni de vécu l'anime. Quand l'orgueil d'être Canadien-français l'a-t-il ému, l'a-t-il pénétré, l'a-t-il effleuré même? L'insouciance, les égoïsmes, les mépris que Jean dénonce, Gaspard est conscient de leur existence au fond de lui-même. Il a de la race un concept fugitif: elle est un être douteux, estompé dans le brouillard. Envers elle, de quoi est-il débiteur? Est-elle pour quelque chose en l'origine, en l'essor de sa fortune? En quoi servirait-elle à lui procurer les autres millions? La race était donc un être inutile, improductif, qu'un homme raisonnable devait ignorer. D'ailleurs, n'y avait-il pas assez d'orateurs, de journaux pour s'occuper d'elle? L'instinct des affaires énorme, jaloux et vorace, empêchait les autres de vivre…
C'est la première fois qu'une idée limpide, qu'un frisson réel de patriotisme l'agite. Tant d'amour accumulé résonne en l'âme du fils que les entrailles paternelles vibrent. Le coeur cède… Mais la raison peu à peu reconquiert son empire, et froidement, clairvoyante, provocante, elle ordonne qu'on la satisfasse. Il est bon de rêver l'effort pour la race, mais le rêve est-il de la vraie besogne?
—Mon père, tout ce que j'ai dit n'est pas l'idée, mais la prépare, et j'espère maintenant qu'elle charmera ton sens des affaires, que ton énergie lui sourira… Elle est inspiratrice, elle pourra devenir merveilleuse… Il faut que ton or serve à ta race!… il faudrait organiser un vaste élan de la race! Oui, mon père, une coalition des fortunes canadiennes-françaises pour vivifier la sympathie, l'union entre les classes… Comme il y a des sociétés pour le bien réciproque de leurs membres, j'ai la vision de sociétés qui prodigueraient à notre race la force et l'amour… Ce n'est pas de l'utopie, c'est de l'action, par le dévouement, par la convergence des initiatives et des coeurs… On s'efforcerait de mieux connaître l'ouvrier, le campagnard, on finirait par les aimer… On multiplierait les moyens d'exterminer la pauvreté, de mettre les vices en déroute. Graduellement, l'envie cesserait de ronger les humbles, l'arrogance tomberait des fronts plus élevés… Un flot d'amour emporterait la race vers l'avenir… On ferait éclore au sein du peuple une émulation prodigieuse, on allumerait chez les travailleurs un zèle national d'exceller au premier rang de leur tâche… Par la conférence, la brochure, le journal, on infuserait aux autres classes la fierté des souvenirs, l'angoisse du présent, la foi en l'avenir… La jalousie démolit le Canada français: il n'y a que les coeurs assez puissants pour y vivre, après qu'on les a troués, dont l'amour ici demeure! On lutterait contre elle, on l'écraserait! Et surtout, mon père, il faut se mettre à la recherche des talents: comme il y en a chez nous, qui naissent pour une gloire dont l'ignorance ou la misère les séparent! On les trouvera, on les recueillera, on les soutiendra, on fleurira notre race de couronnes! Quelle phalange d'artistes, d'orateurs, de savants, de penseurs, d'individus forts pourrait s'aligner pour conquérir le prestige de notre race!… Elle a besoin de ton or, de ton coeur, mon père! Tu es un homme d'action, il sera facile d'enrôler quelques-uns de tes amis riches. Et quelques-uns ne suffisent-ils pas à l'origine des grands mouvements sociaux? Je ne te donne que les lignes essentielles. Ne sens-tu pas qu'il y a moyen d'ébranler cette apathie générale? Voilà mon idée, la coalition de l'or pour le relèvement de la race!… Oh! quelles possibilités! quelles ambitions! quelle race nous pourrions devenir!
Yvonne, les yeux luisants d'intelligence ramassée, immobile de surprise, écoute grossir une rumeur d'enthousiasme au plus vibrant de son être. Les aspirations d'autrefois, comme rallumées par une étincelle magnétique, réchauffent de nouveau le meilleur de son âme. Elle médite vivement, passionnément, elle accueille sans réserve un désir impétueux de savoir, d'être persuadée, de vouloir, d'agir… Elle n'a pas le loisir d'évoquer l'image de Lucien Desloges, elle ne peut que laisser tant d'impulsions jaillir des profondeurs d'elle-même…
Alors que son père est tiraillé par les contradictions, les incertitudes… Il incline plus vers le scepticisme que vers la confiance…