Cet homme énergique, aussi prompt à saisir un principe d'agir que l'aigle à fondre sur une proie, ne juge pas déraisonnable le rêve de Jean, lui donne vie en son imagination, lui voit accourir des succès probables, de moins en moins hypothétiques à mesure que les paroles incisives du jeune homme affirment. Aucune emphase ne gonflait ces paroles, elles taillaient les pensées avec une sobriété puissante, un relief pur. Le dernier cri même, de réelle exaltation, n'avait eu rien de frénétique, éclata vigoureux et maître de lui-même. Il a pénétré dans l'esprit de Gaspard comme une lame dans la chair. Quelques secondes, l'industriel ne peut l'arracher de lui-même, est sur le point de faire à Jean une promesse d'enthousiasme. Puis, les doutes l'assaillent, à leur tour plus irrésistibles; ils entassent les objections, les difficultés, le pessimisme… Le père n'osera pas tout de suite affronter l'espoir de son fils, il attendra plus de calme en celui-ci: devant ce regard triomphal, il prévoit l'insuccès. N'est-il pas facile d'esquiver?

—Je t'admire, tu as un bon coeur, mon Jean! dit-il, un peu gêné cependant.

—Admirer n'est pas toujours admettre.

—Donne-moi le temps de mûrir tout cela!

—C'est juste et je vous en suis profondément reconnaissant, mon père! dit le jeune homme, attristé par l'accent figé, le sourire trop finaud de Gaspard.

—Je ne guis pas l'homme à me jeter en aveugle dans une entreprise, n'est-ce pas?

—Et moi qui espérais t'émouvoir! La chose me paraît si impérieuse et simple: il faut que notre race veille et se défende contre elle-même… Les races fières d'elles-mêmes seules ont le droit de vivre!… Nous sommes nous-mêmes: le serons-nous toujours? A doses subtiles, le génie anglais s'infiltre… les Anglais ne crient pas, ils ne se vantent pas, ils sourient à nos querelles, à nos haines, à notre destruction les uns par les autres. Sûrs d'eux-mêmes, ils attendent… Si notre indolence continue, nous sommes perdus. Je ne vois de salut qu'en la renaissance de l'orgueil national et qu'en sa vitalité! Orgueil de nos traditions, orgueil de notre histoire, orgueil de notre survivance, orgueil de notre mission canadienne!… Je n'ai pas de haine contre les Anglais, je les admire et je crois en eux, mais j'ai l'amour de ma race et, je crois en elle!… Il est fort bon d'insister auprès des Anglais pour la plénitude de nos droits, mais ne faudrait-il pas surtout lancer nos forces au coeur de la race, pour le nourrir, le fortifier, l'élargir, le faire battre hautement!… Accumulons de la valeur, de l'intelligence, de la noblesse, de la foi, de la beauté, soyons une race qui mérite d'être canadienne! L'admiration, entre les races comme entre les individus, fait éclore l'amour… Les préjugés, restes de barbarie lugubre en un siècle affamé de lumière, il faut qu'ils meurent! Et c'est l'amour qui les tuera! Et c'est l'amour qui nous sauvera par les Anglais eux-mêmes! Nous n'avons, pour les attendrir, que nos coeurs français de Canadiens! Hélas, ils ne veulent pas les laisser battre sur leurs coeurs anglais de Canadiens!… Oh! le jour où certains d'entre eux, nos défenseurs auprès de leurs frères, trouveront enfin les mots qui balayent; les haines! Ces défenseurs, nous les aurons, si nous en sommes dignes! Vingt siècles de christianisme seront-ils impuissants à faire jaillir un peuple de frères en Dieu?… Les Anglais n'étrangleront pas une race dont la voix chante avec extase leurs fleuves et leurs montagnes, parce que l'âme du Canada lui-même en serait déchirée! Ils n'éteindront pas une race dont le cerveau, inonde leur patrie de clartés sublimes, parce qu'elle en serait elle-même obscurcie. Ils ne tariront pas le sang d'une race qui, à travers les veines de leur Canada, roulera de la puissance et de l'immortalité, lorsqu'ils auront peur d'entendre un long sanglot fraternel! Ils ne frapperont pas au coeur une race dont le Canada vivra au point de n'en pouvoir être affaibli sans beaucoup en mourir!…

Yvonne demeura lourdement pensive…

Gaspard Fontaine courba la tête…

Jean laissa les dernières paroles vibrer en lui-même d'un prolongement infini…