VIII
LE VISAGE MERVEILLEUX DE RECONNAISSANCE ET DE LOYAUTÉ
A la rue Buade, tout près de la Basilique vieillissante, Jean Fontaine regarde vivre la nation canadienne. Vers six heures, en effet, lorsque le soleil là-bas plane en un firmament d'or, elle s'y rassemble, y passe, y bourdonne, y tressaille. Des hommes d'affaires, venus de la Basse-Ville, le journal du soir balancé par leur main lâche ou plié dans une poche de leur habit, détendent leurs visages même quand un pli d'angoisse les ombre: ils évoquent la richesse montante du pays. Une automobile que de radieuses femmes enguirlandent se promène avec grâce: la fraîcheur de la feuille d'érable aux joues, le regard animé par la brise du Saint-Laurent dont se grisa leur être le long des Remparts, elles retournent meilleures aux foyers de chez nous. Un jeune homme et une jeune fille se sont rapprochés l'un de l'autre: ils ont eu peur de la sirène qui tout à coup râla. Leurs yeux se parlent de tendresse et remercient la longue voiture de ne pas aller vite… Ils sont tous deux rayonnants de force et d'espoir: depuis Champlain et sa loyale dame un tel amour n'est pas rare au coeur des Canadiens, et c'est pour le Canada une source de puissance et de beauté plus débordantes chaque jour. Un prêtre, qu'auréole un sourire ineffable, dépasse une grille et se perd au fond d'une ruelle qui mène à l'antique séminaire: on dirait qu'il se plonge en un gouffre de traditions, de souvenirs et de choses éternelles. Un avocat traîne gravement une liasse de procédures et toise la foule de sa physionomie batailleuse: sera-t-il député, juge ou ministre? Il est le fils d'une démocratie virile, ambitieuse et sûre d'elle-même. Deux Américains suivent la conférence verbeuse dont un cocher les accable: sous leurs traits quelconques, y a-t-il de l'indifférence ou de la morgue? Peu importe que l'étranger la raille ou la nie, la patrie essore vers les altitudes et la splendeur! Au front rose d'un bambin, n'y a-t-il pas une clarté d'exubérance et de riant avenir? Un officier, d'une allure inflexible, arcboute chacun de ses pas sur la terre canadienne: qu'on vienne en outrager la liberté sainte, il sera le vengeur et le héros! N'y germera-t-il pas la liberté la plus riche, la plus haute et la plus pure dont ait frémi l'humanité? Comme du fond de leurs prunelles une même volupté d'être joyeuses et douces enivre ces Anglaises là, ces Irlandaises ici, plus loin ces Françaises, une même allégresse d'être libres idéalement gonflera l'âme des races un jour. Chacune des races n'a-t-elle pas, au plus vivant d'elle-même, une sève ardente et nécessaire dont la patrie ne sera que plus robuste et plus altière? Jean le désire et l'espère, alors que devant lui se succèdent le profil énergique d'un Anglais, le rire finaud d'un Irlandais, le sourire franc d'un Ecossais, les yeux rapides et chauds d'un Français. Le même reflet du soleil qui tombe les dore et les caresse, la même bouffée d'air les anime et les attendrit. Jean le désire et l'espère, le jour où les races, au lieu des rumeurs sauvages et dures qui grondent au plus mauvais de l'âme transmise, n'écouteront plus murmurer entre elles que le même souffle venu du ciel… Un vieillard très laid parvient à remuer gea jambes décharnées et tordues: la haine aussi ne mourra-t-elle pas de maigreur, hideuse et ratatinée? Deux ouvriers, la blouse déflorée d'usure et de taches, les pantalons rognés battant l'air, les doigts crispés sur leurs outils, font claquer des phrases françaises comme des drapeaux. «La journée a été raide!» s'écrie l'un. «Encore une dans le sac!» dit l'autre. Et le premier répond: «Deux jours, et ce sera la paye!» Et le deuxième ajoute: «S'il fait beau, dimanche, je mènerai les petits au grand air!» Vers l'ouvrier de sa race, une réelle poussée du coeur emporte Jean: ne rappellent-ils pas, les mots qu'il sème avec triomphe, l'orgueilleuse épopée de travail depuis la conquête? Les ancêtres n'offrirent-ils pas le plus héroïque de leur moelle et le plus vigoureux de leur sang pour que les fils, au jour de la trêve enfin surgie de l'aurore, eussent toute la justice et toute la liberté d'un grand soleil d'amour?
Comme elles ont la poitrine à l'aise de le retrouver, le bon soleil canadien, les ouvrières que la maison Renfrew lui redonne après cinq heures d'intense besogne et de fronts captifs! Une bousculade les mêle en remous charmants, deux langues pareillement gaies crépitent: les jeunes filles dilatent leurs nerfs, caquettent, rient, se nomment, se taquinent, exultent, revivent. Trois d'entre elles, presque sautillantes, leurs bras enlacés, bavardes se sont envolées, de leur pied mince effleurent déjà la rue de la Fabrique. Jean se réjouit de les voir ainsi palpitantes et volages. Elles resserrent leur front de marche pour ne pas rudement jeter hors du trottoir une jeune fille qu'elles rencontrent. Un spasme d'émotion serre le jeune homme au plus aigu de l'âme: il a reconnu la silhouette exquise de Lucile Bertrand. Jusqu'ici flâneur au seuil d'un magasin de tabac célèbre à la Haute-Ville et d'où le regard circule à l'aise, il avance de quelques pas instinctifs vers celle qui l'attire. Puis comme si une paralysie lui eût gelé tous les membres, il arrêta net, immobilisé par un élan de honte au fond de lui-même. A ce moment, les amis foisonnent, et surtout, les amies reviennent de la Terrasse. Peut-il, sans être signalé commenté, jugé de vingt manières, se rendre auprès de la jolie ouvrière et la reconduire à travers les yeux dardés sur lui? Un vertige de malaise l'empoigne, un recul d'horreur le traverse. Mais comme elle est flexible et tranquillement harmonieuse, Lucile en une robe colorée d'ambre! Le tumulte de la rue s'apaise devant le calme de son allure. Le profil est une merveille de lignes délicates et sereines. Voici qu'il tourne un peu vers Jean: la jeune fille doit longer la grille de la Basilique. Le chapeau, le même dont elle avait fleuri sa tête la première fois qu'elle vint à lui, semble une couronne d'idéal. Des nattes copieuses au front roulent en écharpe de rêve. D'une ombre tendre émanent la finesse et la pureté du nez. La bouche est limpide et silencieuse comme l'âme. Lucile n'est pas charmante, elle est belle, paisiblement, hautement. Elle évolue dans un indicible mystère et, pour Jean, ce n'est presque plus humain. Les froideurs en lui se dissolvent, les hésitations fuient, la première impulsion revient et l'inonde. Du sang le heurte aux tempes de coups brusques, il rougit des mesquines répugnances. Il a l'amertume d'avoir été veule, de déchoir en son orgueil. Accourir vers elle n'est plus un hommage, un plaisir, c'est une réparation, un besoin de reconquérir sa propre dignité. Quelque chose de gravement joyeux bientôt remue les profondeurs de lui-même. A lui, béants de songe et de franche ardeur, les yeux noirs s'arrêtent au milieu d'un regard sur les alentours. Ils s'élargissent d'émoi, paraissent irradier la face entière. Jean les laisse creuser son âme d'une déchirure brève, puis la remplir d'un bonheur qui exalte. Il ne réfléchit plus; il ne s'inquiète plus, il se hâte vers les yeux qu'il est douloureux de ne plus voir…
La pensée de Lucile errait loin de Jean. Pour la première fois depuis la maladie vaincue, son père allait revenir d'un long jour de fatigue. Souvent, lorsqu'au magasin le désoeuvrement lui permettait le souvenir, elle avait eu de la préoccupation, des frissons courts d'effroi. Avant de partir, François avait raidi les muscles du bras, contracté les poings, dressé arrogamment sa poitrine et un cri de sa voix tranchante avait affirmé: «Ne craignez pas, c'est solide, c'est capable d'en rencontrer plusieurs!» Germaine, avec un bond d'amoureuse, se rua au cou de son athlète et l'enlaça. Des larmes riches affluèrent aux joues de Lucile. Elle est, curieuse, maintenant, de savoir combien la reprise du labeur a rudoyé le corps desséché. L'enivrement de la marche endort les craintes du jour: elle a l'intuition d'apaisantes nouvelles. Devant la Basilique, une prière lui sillonne l'âme. Et puis, c'est alors que ses yeux, distraits par le souci fixe, dévient, et rejoignent ceux de Jean lourds de contemplation. Son coeur tourne d'une chaude ivresse, mais elle est tôt dominée par la confusion. Elle éteint le sourire qui allait luire. Elle n'a pas le droit d'être à ce degré familière; et pourtant, ne la regarde-t-il pas avec bienveillance, avec… admiration? Oh! s'il venait; Quelle fierté cela pour elle serait! quelle douceur! Elle a le dos comme lourd d'une sensation que monsieur le docteur Fontaine approche d'elle. Comme c'est ridicule! Elle est finie l'idylle de bonté… Le jeune homme est remonté vers la splendeur, elle est redescendue vers l'humilité… Une peine sans aigreur la mord, en elle-même se prolonge…
—Me permettez-vous de vous accompagner, mademoiselle Bertrand? lui demande alors la voix que tout elle-même reconnaît.
Un tressaillement la parcourt. Le visage flambe rouge. Elle balbutie:
—Oui… monsieur… certainement, monsieur le… docteur!…
—Je ne veux pas vous déranger…
—Oh! non, Monsieur, mais c'est vous qui… vous êtes trop aimable de prendre la peine de… de…