L'embarras saisit Jean au cerveau. La réponse à faire est longue à se débrouiller. La torture de la gêne s'avive. Il ne peut esquiver le sentiment dont il est poursuivi. Une certitude monte en lui: la jeune fille le charme et lui agite le coeur. Plus encore, ce soir, que d'autres jours où près d'elle il eut le plus vague de lui-même attendri, captif. Il ne redoutait pas l'amour, la possibilité d'adorer une ouvrière était chose inconcevable. Il admirait Lucile comme on s'attarde à un paysage devant lequel on ne se lasse pas de rêver: du paysage elle avait pour lui l'imprécise et fuyante beauté. Sans devenir nécessaire à la vie humaine, elle pénétrait son être d'horizons lointains et doux. Ils devinrent plus lointains et doux, ils s'approfondirent au cours des visites au malade. Le jeune homme, pendant les quatre semaines d'angoisses, alla fréquemment raviver l'espérance au foyer que glaçait l'ombre de la mort. Il y alla d'abord parce qu'une pitié l'embrasait pour cette famille vaillante, il ne songea bientôt qu'à réveiller au front nacré de Lucile une joie qui l'idéalisait. Qu'elle était resplendissante, alors, de vie chaleureuse et pure! Le paysage en lui se précisait un peu, devenait une de ces minutes graves où le soleil enveloppe d'une âme rose les cimes de nos Laurentides, la grâce de nos collines et les deux bras du fleuve autour de l'Ile. Un rêve pareil était-il de la mièvrerie romanesque? La sensation de vivre plus largement, plus merveilleusement, dès qu'il retrouvait, le sourire et le profil de la jeune fille, naissait-elle de nerfs amollis par l'étude et que peu de chose troublait? Pourquoi ce prolongement de choses indécises et tendres au meilleur de soi-même? Le jeune médecin, gavé de notions autoritaires, réclamait d'elles une explication rassurante, cherchait une cause scientifique au désordre sentimental. Cette froide analyse ne l'obsédait plus, quand la présence de Lucile activait l'élan du mal. Son esprit ne raffinait plus, le coeur seul débordait par tout l'être.

Ou plutôt, selon Jean, le trouble ne dépassait jamais l'imagination. La parole qu'au hasard avait un soir jetée son ami, Paul Garneau, se fit quelquefois entendre: «Épouserais-tu l'enfant d'un ouvrier?» disait-elle, nette et mordante. Pouvait-il se figurer, traînée par la vague du peuple, une jeune fille plus suave, plus digne, plus attrayante que Lucile? Il se posait, lucide, l'interrogation vitale: «Pourrais-je aimer Lucile Bertrand au point de la choisir comme femme?» et le même sourire toujours lui plissait le coin des lèvres, sourire où il n'y avait, pas d'horreur, ni même de crainte, mais où palpitait la conscience d'un obstacle fort, indiscuté, subi, définitif. A peine lui vint-il un regret qu'elle fût née de parents incultes. Il ne se résignait pas à l'inéluctable, il acceptait le fait volontiers et sans la plus légère piqûre de chagrin. C'est, que Jean s'est créé de l'épouse un modèle un peu compliqué, si teinté de nuances que bien des jeunes filles ne pourraient les unir toutes en un chef-d'oeuvre harmonieux. Et depuis le bon accueil de son père au laboratoire, la silhouette d'une compagne exige quelques perfections, quelques délicatesses de plus. Si beaucoup de sagesse et de poésie entre dans sa conception du bonheur, elle est parfois capricieuse. Toujours est-il que Lucile ignorait les subtilités de jugement, les affinements d'éducation, les qualités d'émotion, les floraisons d'intelligence désirées, nécessaires. Il joint les impressions qu'elle éveille à celles qu'en lui les dernières semaines ont fait éclore. Le patriotisme lui avait inspiré un devoir clair et magnifique, élevé l'être au-dessus des ambitions repliées trop sur lui-même. Au lieu de ne plus le ravir que d'une beauté superficielle, la nature canadienne lui a dévoilé beaucoup de son mystère intime et leurs âmes sont moins inconnues l'une de l'autre.

La bonté pour la famille ouvrière est la conséquence d'un patriotisme qui tâche de réellement vivre. L'admiration pour la jeune fille sert à fortifier la généreuse ardeur qu'il ressent pour les groupes inférieurs de la race. En effet, peu à peu, sous l'influence d'entrevues moins brèves entre elle et lui, Lucile est apparue comme le symbole charmant dea classes besogneuses, une fleur timide et fière qu'on ne devait pas briser. A travers le visage modeste et calme de la jeune fille, il avait mieux compris, mieux vénéré, mieux estimé le peuple. Il dut s'éloigner d'elle, après la chute de la maladie. Un instinct profond lui annonça qu'il n'oublierait pas le visage merveilleux de reconnaissance et de loyauté…

A la dernière visite, il y eut huit jours la veille, il reçut des yeux noirs un regard dont la tendresse presque douloureuse lui noya le coeur d'émotion. N'était-ce pas, en quelque sorte, un adieu? L'arrêt de ne plus la revoir n'était-il pas final? Au moment de la séparation, un désir très vif de ne pas la fuir à jamais l'amollit quelques secondes. Les yeux lourds d'âme s'étaient déjà refermés, cachaient toute la pensée douce, vagues et presque ternes: le remords de les abandonner lâcha prise en la conscience du jeune homme. Ne l'éblouissaient-ils pas à tout moment de leurs profondeurs et de leurs chauds rayons?

Sans qu'elle-même le voulût, ne s'illuminaient-ils pas de songe ou d'ivresses? La gratitude avait humecté ses prunelles de trouble. Quelle fatuité d'avoir cru se l'être attachée! Dès que cette excuse l'eût soulagé de la poignante inquiétude, il s'éloigna moins affligé…

Mais aux sources de lui-même, quand lui revenait l'image triste, demeurait une persistante douceur. Il ne luttait pas contre elle, ne la soupçonnant pas de le conduire à l'amour peut-être… Elle eut donc la liberté sans mesure de le pénétrer chaque jour de son mystère et de sa bonté, de l'asservir… Il s'illusionnait toujours de l'idée qu'un tel souvenir n'était pas autre chose que la pitié satisfaite d'avoir agi. Penser à Lucile était du bonheur, mais celui de l'homme qui n'a pas chancelé devant l'effort et le devoir. Plus il revoyait l'image reconnaissante, plus il la remerciait de n'avoir pas été un lâche et d'avoir si allègrement rempli une tâche de fraternité…

Grâce à ce dévouement, il n'est plus un patriote en rêve, le théoricien nébuleux d'une vaste sympathie entre les classes. De lui-même, il est allé compatir aux larmes d'une famille ouvrière, il a vu, senti, consolé, pleuré: il n'est plus emporté vers les humbles par un idéalisme vaporeux de collégien, mais d'une impulsion maîtresse d'elle-même et clairvoyante. Il n'osa pas, depuis le jour où il tenta d'échauffer le patriotisme de son père, lui remémorer que sa réponse était longue à venir. Jean, par les soins prodigués à François, par l'échange de sympathie entre les siens et lui, croit davantage à la possibilité de l'union canadienne-française réelle et vivante. Des arguments plus tranchés, plus décisifs, lui sont venus contre l'indifférence paternelle. Pourquoi Gaspard s'obstine-t-il à prolonger ce silence? Il est légitime qu'il médite avec une longue prudence, mais les causeries avec Jean n'y auraient-elles pas ramené Gaspard, au rêve de patriotisme, si des réflexions sincères l'eussent dominé? Le fils a la conviction d'être mieux armé contre le scepticisme de son père…

Il a fallu beaucoup d'indulgence filiale à Jean pour ne pas s'irriter contre la dureté sèche de Gaspard. Il est averti que les griffes de la mort serrent à la gorge un de ses ouvriers, il remarque distraitement: «Oui, c'est dommage, un bon ouvrier comme cela! Enfin, il faudra le remplacer!» Et c'est tout: une commisération vague, pas un tressaillement, pas un cri de chagrin lancé par le coeur. Il ignore si la famille de cet homme est affolée de misère ou d'amertume; il ignore si tous les soins requis peuvent être fournis au malade; il ignore si la maladie va lâcher prise: les ouvriers meurent sans qu'une fibre de ses entrailles ait bougé d'émoi!… François Bertrand, l'un de ses meilleurs ouvriers, docile et robuste, aurait disparu sans une larme, sans un adieu sincère de l'homme qu'il avait servi, qu'il avait aimé peut-être…

Et Jean, depuis qu'il eut cette vision d'égoisme, s'efforce de l'oublier, parce qu'une révolte l'en torture. Il refuse de prêter l'oreille aux murmures intimes qui lui chuchotent de l'aversion contre son père. Ils reparleront tous deux d'union, de fraternité, d'amour: Gaspard se défendra, se justifiera, ne sera pas odieux. La tendresse filiale vibre en lui comme de la pure lumière: il ne la veut ternir d'aucune souillure. Que ne peut-il, autant que Lucile, avoir le culte de son père en toute sa certitude, en un don confiant de lui-même! Elle entourait son père d'une admirable affection, la plus semblable à l'adoration et qu'aucun mot n'exprime…

Bien qu'il ne la revoie plus, qu'il ait décrété de ne plus la revoir, Jean ne cesse guère de revivre chacune des impressions cueillies auprès d'elle, d'entendre la cadence pure de ses paroles, d'être ravi par les qualités simples et franches, la sérénité de l'âme, le courage sans bruit, le coeur brave et sans ardeurs maladives…