—Je vous suis, Mademoiselle.
Un second escalier de fer est martelé de leurs pas. Les marches reluisent comme du verre et de la profondeur au-dessous, quand les talons les frappent, une harmonie sourde et languissante monte. Les deux compagnons protègent de leurs lèvres taciturnes un silence de leurs âmes. Jean n'a des alentours qu'une vision fuyante, une ébauche qu'il est heureux de sentir indécise. La Citadelle, au loin posée sur la falaise grise comme sur un nuage, semble monter vers le ciel où des pâleurs fauves se diffusent. Quelques arbrisseaux détachent leurs formes grêles du sol, comme avec une légèreté d'ailes. La rue Champlain s'enfuyait, légendaire et fascinatrice comme des reliques anciennes… Des pans de maisons se profilent avec une mélancolie sage; des toits se renfrognent en leur austérité d'aïeuls; des cheminées chancellent avec une bonhomie souriante; on eût dit que le pavé de bois se drapait, en un lourd manteau de gloire usée. De tous les recoins de l'enfoncement où la jeune fille et son ami plongent, émanent des parfums d'histoire douce et des effluves de subtile tristesse. A leur gauche, un mur de pierres est plissé de rides comme le front d'un vieillard. La façade pimpante d'un magasin voûté donne l'impression d'une grimace au milieu du vaste sourire affligé des choses. Les exclamations bruyantes des enfants là-bas, aux profondeurs de la ruelle, ne font parler que les échos sévères des âges vieillis qui refusent de mourir…
Et n'ont-ils pas raison de ne pas vouloir mourir, aussi longtemps que des coeurs seront là pour les faire vivre un peu de leur amour? Lorsqu'ils parviennent à la rue Sault-au-Matelot, comme si l'atmosphère de légende et de souvenirs les transformait, Lucile et Jean tout-à-coup se sentent l'âme plus grave, plus lointaine et plus orgueilleuse: la première minute auguste d'une passion moins inconsciente d'elle-même vient-elle en eux des siècles d'amour? Une félicité vague les oppresse et creuse au plus intime de leur être. Ils ne s'en rendent pas vraiment compte. Jean ne redoute plus la tendresse ni même n'a le loisir de l'appréhender: il en subit l'étreinte, si impérieuse qu'elle enlève à l'esprit toute capacité d'analyse. Et voici que leurs âmes, après un dialogue palpitant, vont se rencontrer moins loin des profondeurs…
—Mademoiselle Bertrand, Je vous demande pardon, s'écrie Jean, à brûle pourpoint. Je ne me suis pas encore informé de votre père. Ne m'en voulez pas, je vous en prie…
—Ah oui, c'est vrai! dit-elle, toute angoissée d'avoir si longtemps, depuis l'arrivée du jeune homme, écarté son père de la mémoire où tout le jour il avait régné.
—Il va mieux, n'est-ce pas?
—Mon père?… oui… Je…
—Vous m'inquiétez!
—Ce n'est pas ce que je veux dire… il a repris la besogne aujourd'hui même et j'espère qu'il s'est bien acquitté de la fatigue…
—Eh! bien, pourquoi hésitiez-vous?