—C'est que… je l'avais oublié! dit-elle, avec une franchise naïve, et d'une telle manière que Jean ne put ignorer que de lui la distraction pénible était née. Il ne s'était guère envolé que cinq minutes depuis la seconde où Jean l'atteignit sur la rue Ruade: et de quelle tristesse vive ne s'est-elle pas blâmée d'avoir sa peu longtemps négligé son père!

—Alors, à chaque minute du jour, la pensée de votre père vous a suivie? dit-il, parce qu'il est facile de comprendre.

—A ma place, n'auriez-vous pas eu peur? Il est encore si peu ce qu'il était. Il a tellement d'orgueil au travail qu'il serait tombé sur place avant de quêter du répit. A toutes les minutes du jour, j'ai eu peur…

—N'est-ce pas avoir un coeur loyal d'ouvrière canadienne-française que d'être affectueuse à ce point? murmure Jean, plus touché que le calme des paroles ne le témoigne.

—S'il suffit d'aimer son père pour être loyale, je le suis… Mais je me demande pourquoi je suis extraordinaire de l'aimer: je voudrais faire autrement que je ne le pourrais pas.

—On doit aimer son père, très bien… mais l'aime-t-on souvent comme vous l'aimez?

Lucile dilate vers lui ses yeux profonds d'ébahissement et de doute. Il répète, la voix plus douce, irrésistible:

—Oui, mademoiselle Bertrand… comme vous l'aimez…

—Il est vrai que je l'aime beaucoup, prodigieusement, que je l'aime autant qu'il y a moyen d'aimer… Tant d'autres aiment leur père autant que j'adore le mien! Il ne faut pas m'en faire un éloge.

—Vous l'aimez comme très peu de jeunes filles aiment, je le sais et j'insiste!