—Mais tu devrais le savoir mieux que moi! Une parole profonde jaillissant du meilleur de toi-même, un cri impulsif de ton vrai coeur, enfin, une preuve que tu m'as compris, qu'on ne m'a pas ravi mon Yvonne affectueuse et sincère!…
—Je puis, sous certains rapports, ne plus être la même, mais je t'aime toujours! s'écrie-t-elle, avec une spontanéité charmante, où il n'y a pas assez d'abandon toutefois. Le voici, le cri du coeur!… Et maintenant, je vais te prouver ma confiance. Je ne sais pas comment te faire cet aveu, c'est comme si j'avais un tout petit peu honte de moi-même. Eh! bien, oui, je t'aime encore, mais d'une autre façon, et il me semble que je ne t'aime pas autant… Tant de choses m'ont distraite de toi. Presque tout ce que tu as dit, c'est vrai; ou plutôt, je crois que tout est vrai. Je suis une autre Yvonne: comment est-elle née en moi-même, comment y a-t-elle grandi, comment y est-elle si vivante, si impérieuse? Je l'ignore… Depuis que tu m'as fait entrevoir ce que je suis devenue, j'essaye de me rendre compte, de trouver les causes. Je n'ai qu'une excuse, l'ensorcellement a été complet: j'en ai subi la puissance, à chaque jour, sans repos, sans révolte. Tous ces jolis rêves, bleus, gris ou roses dont tu parlais, ils revinrent moins souvent d'abord, puis ne me rendirent que des visites rares et courtes, un jour ils partirent pour ne plus revenir. Ce n'est pas leur faute, je les recevais moins bien chaque fois, distraite, un peu dédaigneuse… Et moi, qui les aimais tant, qui leur ouvrais toute la profondeur de mon âme, pourquoi n'ai-je pas souffert de les perdre?…
—Mais tu ne les as pas perdus! Ils vont revenir, ils reviennent! Le regret, c'est le désir…
Ce n'est plus eux qu'Yvonne caresse, l'amour de Lucien Desloges les a bannis, leur a fait succéder en son imagination qu'ils subjuguaient, des ambitions autres, fiévreuses, éblouissantes. Riches tous deux, ils régneront dans la société québécoise. Leur salon sera le plus rutilant, le plus à la mode, le plus rempli de gens cossus et de personnages retentissants. Ils engloutiront tous leurs rivaux sous l'avalanche du faste et des extravagances. C'est le rêve de Lucien, du luxe ici, du luxe là, du luxe à foison et partout, chatoyant, raffiné, le plus récemment inventé. Il faut qu'on le recherche, qu'on le célèbre et qu'on l'envie. Sa femme sera la plus exquise, la plus magnifiquement attifée. Elle étendra sa gloire mondaine, en sera le rayon le plus délicat. La beauté d'Yvonne si éclatante l'avait frappé: l'auréole des cheveux d'or lumineux, la flamme intense des yeux rieurs, le rose satiné des joues, l'ivoire des dents si pur entre les lèvres pourpres et flexibles, tout le visage réalisait pour lui le type de la femme étincelante. La jeune fille, désireuse de plaire et secrètement avertie par son intuition féminine, lui déroba ce qu'elle gardait encore d'idées graves et d'impulsions généreuses, ne lui ouvrit que ses trésors de grâce et d'esprit. Avec la fatuité roublarde et sûre des conquérants de femmes, Lucien s'imposait à elle, refermait sur sa volonté frêle un cercle toujours plus aveuglant de magnétisme et de séduction. Petit à petit, fort habilement, devinant il ne savait quelle hostilité sourde à son influence, il insinua l'avenir de munificence qu'il désirait. Dosée de manière à envenimer la coquetterie de la jeune fille, cette inoculation de vanité mondaine a désorganisé l'Yvonne sérieuse, et voici qu'elle est prête à épouser Lucien Desloges, à s'engouffrer avec lui dans un abîme de vogue et de parures.
Oui, elle aime Lucien Desloges. Ne seront-ils pas heureux, fêtés, admirés, craints, resplendissants, roi et reine de la société de Québec? Que cet amour est dissemblable, toutefois, de celui que dessinaient les rêves ranimés par Jean, à l'instant même! Ils vont revenir, ils reviennent, dit-il: non, ils furent les délices de l'inexpérience et d'une fade ingénuité. La vie réelle a dénoué les attaches qui les reliaient au meilleur de son être, les a proscrits. L'onde enivrante de la vogue a rempli son coeur, l'a presque submergé. Elle n'a plus d'autre rêve que celui d'éblouir par la toilette, la beauté, le luxe. Lucien Desloges est le héros du palais magique édifié par son imagination effervescente. L'émotion de Jean l'a attendrie quelques minutes: un sursaut, d'orgueil la secoue, elle rougit d'appréhender le blâme de son frère, elle va lui proclamer son amour avec fierté! Elle préférerait, tout de même, ne pas lui avoir celé la chose aussi longtemps.
—Ces rêves, lui répond-elle, ils furent ceux de la jeune fille romanesque, ignorante de la vie dont tout le monde se contente. Je n'ai plus l'âge de les avoir.
—Vingt ans? C'est l'âge de ne plus avoir de hautes illusions? Tu badines!…
—Je suis sérieuse! Il faut envisager la vie telle qu'elle est, ne pas la badigeonner de fard sentimental, en un mot, ne pas habiter les nuages!…
Douloureusement surpris, il n'interrompt plus ce dédaigneux reniement d'un idéal qu'il avait cru inséparable d'elle. Il est impossible que ces paroles froides et presque cyniques soient l'écho des profondeurs d'elle-même. La surface de l'âme est seule agitée de remous frivoles, mais il est temps qu'ils se calment, avant que les sources vives n'en soient atteintes. La langage d'Yvonne s'enhardit:
—Je me suis étonnée un peu de la transformation que j'ai subie. Je la comprends, mon frère, elle devait avoir lieu. Je ne pouvais être naïve toujours… A mes premières sorties, j'ai dit tout ce que je pensais. On m'a regardée avec compassion, on eût pitié de ma candeur, de mes épanchements trop vifs. Pour ne pas être sotte, j'ai fait plier bagage à toute ma poésie, je l'ai enfouie dans un coin de mon âme et l'ai priée de se taire… Marthe Gendron, surtout, me fut précieuse. Un jour nous causions, elle, quelques amies et moi, de l'une des premières comédies musicales que j'aie entendues. J'osai dire que la valse principale en était disgracieuse, trop échevelée, de mauvais goût. Elles se récrièrent: c'était divin! Lorsque nous fûmes seules, elle et moi, Berthe me conseilla de toujours mettre une sourdine à mes impressions. «Il faut dire comme tout le monde ou à peu près comme tout le monde, et cela n'empêche personne de penser comme il veut!» conclut-elle. Vexée avant d'avoir réfléchi, j'avouai enfin qu'elle me rendait un joli service. Après cela, je maîtrisai mes impulsions… Et maintenant, il faut que je te dise quelque chose…