—Le mot souvent est de vous.
—C'était pour tâcher de voir comment vous faites les gros yeux…
Après s'être réjouis de la boutade, ils recommencèrent à bavarder, moqueurs, exultants d'une joie incompréhensible. Jean perçoit les alentours comme en un décor d'irréel, subtils et confus. Les silhouettes grises de quelques ouvriers, là même, remuent de gestes bizarres, indistincts: leurs voix discordantes se fondent en une vague cadence. Le vacarme de toutes les paroles qui montent, de tous les rires qui s'entrechoquent, de tous les bruits qui volent est une mélodie puissante qu'une distance imaginaire affaiblit. La foule, est un grouillis de formes gaies ou sombres, hommes ou femmes, quelconques, indéfinissables. Vers le coin de l'horizon où le soleil se prépare longuement à fuir, une clarté magique dore les têtes et les épaules des gens, les colonnettes et le parquet du bateau, recouvre le Saint-Laurent d'un riche velours, transfigure au loin les vaisseaux alanguis le long des quais. Du fleuve il arrive un chant de gouttelettes ruisselantes et de remous harmonieux. Une guirlande pâle de mystère s'enroule autour de la falaise de Sillery. Tous les coloris, tous les sons, toute la nonchalance et tout le bonheur du soir, on dirait que l'orchestre des Italiens les fait tressaillir en l'âme des airs canadiens: ils éclatent, ils s'amollissent, ils rêvent, ils se raniment, ils s'exaltent, les refrains de jadis, ils renaissent, ils empoignent, ils font courir des bouffées d'orgueil. Sur l'aile de la transition la plus légère accourt maintenant la chanson d'Isabeau: tour à tour, elle folâtre et berce. De la musique, auparavant, Jean n'avait reçu que de fugitives caresses, transports et soupirs venus de fort loin jusqu'à lui. Dès que la mélopée d'Isabeau se met à vivre, il lui semble que lui-même s'éveille, il écoute avec le plus ému de lui-même, il se rappelle combien ce thème, joué par Yvonne distraite il y a quelques semaines, l'avait secoué, attendri, soulevé! Une émotion plus définie, plus consciente, aujourd'hui le pénètre! il ne s'alarme plus d'être attiré par le charme de Lucile, de regarder son beau profil avec tendresse…
—Je ne puis entendre l'air d'Isabeau sans qu'il me rende un peu distrait: vos dernières paroles m'ont échappé; me pardonnez-vous?
—Puisque vous êtes toujours distrait, alors… je serais bien mauvaise de m'offenser!…
—Vous avez raison, je n'aurais pas dû vous fausser compagnie de la sorte, mais vous faire connaître ma joie.
—Je ne vous ai pas fait de reproches!
—Pas même le plus sournois des reproches?
—Ce serait l'occasion de me fâcher, monsieur Fontaine.
—Sournois… il faut se comprendre.