—Sournois sans être hypocrite.. sournois franchement, n'est-ce pas?

—Sournois gentiment, comme les jeunes filles ont l'art de l'être.

—Il n'y a plus moyen de me fâcher!

—Ainsi, vous ne m'en voulez plus?

—De m'avoir oubliée pour Isabeau? dit-elle, malicieuse. Ah non, je ne suis pas jalouse.

—Isabeau n'est pas formidable.

—Ah! je ne sais pas… n'est-elle pas dangereuse, Isabeau, quand elle rend un jeune homme si distrait?

—Vous supposez qu'il existe une Isabeau réelle? demanda-t-il, en riant d'un coeur léger.

—Je n'ai pas le droit de savoir, pas même le droit de supposer…

Il allait dire: «Ne supposez rien, vous savez tout!» Ne serait-il pas malhonnête d'affirmer ainsi la liberté de son coeur? La crainte d'activer en elle une espérance que, de nouveau se contredisant encore, Jean pressentit vivante, le maintint silencieux. D'ailleurs, il fallait déserter le bateau: les commandements banals de l'accostage cinglaient l'air, le quai repoussa le flanc gauche d'un heurt violent. La masse des passagers grouillait, un cortège s'allongeait à la file, on commençait à plonger dans l'escalier vers la passerelle. Il n'est pas facile, à de pareilles minutes de hâte générale et de fièvre en l'atmosphère, de réfléchir d'une pensée vigoureuse, de démêler un problème. Les alternatives d'une joie parfaite et d'une refroidissante analyse taquinent l'esprit de Jean. Il est moins positif, moins tranchant, moins résolu que tout à l'heure. S'éloignera-t-il à jamais de l'exquise ouvrière! Il n'a pas le loisir de conclure, il lui faut se placer à la remorque de la foule…