—Je l'aime! redit-elle, enfin.
—Tu ne veux pas répondre, Yvonne. C'est lui qui est la cause de tout.
Il nous a presque séparés, je n'ose plus te dire ma petite Yvonne…
—Si je te dis non, je sais que tu vas l'attaquer: je ne veux pas que tu l'accuses!
—Est-ce bien l'amour, si tu ne l'aimes pas comme tu désiras aimer? Souviens-toi de ton rêve: «Ah! que je l'aimerai, disais-tu, nous monterons ensemble là-bas, toujours plus haut, toujours plus seuls, où il n'y aura que du grand bonheur!» Te sens-tu devenir meilleure auprès de lui?
—C'est bon pour les petites filles romanesques, ce que tu dis là. Je suis une femme raisonnable, cela n'empêche pas d'aimer… J'aime Lucien, te dis-je. Il est beau, toutes les jeunes filles me l'envient, oui, celles même qui jasent le plus contre lui. Il cause avec un brio superbe; il n'en est pas un qui puisse lui donner la réplique. Il a souvent des mots d'esprit définitifs!… Il excelle partout. Il valse à me rendre folle, il s'habille en artiste! Il adore tout ce que j'adore, le théâtre, les concerts, le café!… Tous lui font la cour, je suis fière de l'avoir conquis, et puis, il y a une autre raison, la meilleure, c'est qu'il m'aime et qu'il n'en a pas aimé d'autres avant moi!… Entends-tu bien cela, je suis la première qu'il aime, je le sais! Il a pu faire des bêtises, il n'aimait pas! Maintenant qu'il m'aime, je le tiens!… et je le garde! Il est plus précieux que des rêves d'ingénue!…. Tu n'es qu'un sentimental! Allons, chevalier qui retardes, avoue que je n'ai pas tort!…
—Le sentimental, voilà l'ennemi!… Ça ne vaut pas le peine de m'entendre, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental, un ignorant de la vie, je n'ai pas le droit de vouloir ton bonheur! C'est très bien, je ne parlerai pas… Aime-le, ton Lucien! mais n'oublie pas que l'idéal se vengera. Je te le prédis sans colère, avec beaucoup de chagrin. Un instant, j'ai pensé que tu n'étais plus la même totalement. Je me trompais: il est des aspirations que rien ne peut faire mourir en l'être qui vécut d'elles un jour. Quoi que tu dises, elles sont encore là, dans ton coeur! Lucien ne les comprendra pas, il les a en horreur, parce qu'elles le dépassent et qu'un vaniteux méprise tout ce qui lui est supérieur! Tu l'aimeras d'un amour qu'il étouffera par des sarcasmes, et ce sera bien triste… Ou tu aimeras un autre homme, entre lequel et toi le devoir mettra sa grande ombre, et ce sera le martyre… Ou si tu n'aimes, jamais, l'ennui finira par te miner l'âme comme la tuberculose ronge le corps; et de toutes les vengeances de l'idéal, c'est la plus cruelle, parce qu'il vaut mieux souffrir qu'être las de vivre!… Ne m'écoute pas, ma petite Yvonne, je suis un sentimental, un marchand de lune, je suis l'ennemi de ton bonheur!…
—Pourquoi être si défiant de Lucien? fait Yvonne, en proie à une sourde inquiétude. Il y avait, dans le langage de son frère, tant de conviction passionnée, de logique irrésistible qu'un doute poignant la bouleverse, mais le courage de son amour ne la déserte pas.
—Oui, pourquoi l'accuser? Tu ne le connais guère! Tant de calomnies mijotent dans la rue, il y a des cancans si impitoyables, si lâches! Je t'assure qu'on se trompe, qu'on ignore ses qualités dont je suis certaine, qu'il me rendra heureuse!…
—Les vraies qualités, celles qui prolongent le bonheur?…
—Oui, répond-t-elle faiblement, après un bref silence, les yeux baissés.