—Je le laissais faire, tout simplement, je croyais ne rien lui donner de moi-même…

—Et tu lui as tout donné?

—Je l'aime! affirme-t-elle, orgueilleuse de son amour et provocante.

C'est comme si le silence, tout-à-coup, élevait une muraille entre eux. Yvonne attend que son frère le brise et, de tous ses nerfs crispés se prépare à ne pas laisser battre son amour en brèche. Tandis que Jean souffre, amèrement, profondément, d'une blessure aiguë. D'abord, sa douleur est confuse, un brouillard de larmes lui enveloppe le coeur. Les choses tristes dont elle est mélangée, finissent par ne plus accourir pêle-mêle à son cerveau, se précisent chacune avec son relief d'amertume, avec sa force déprimante. Ainsi, la foi qu'il gardait au solide caractère d'Yvonne, s'effondre: puisqu'elle aime ce jeune homme superficiel et vain, il ne reste rien de la jeune fille jadis assoiffée de hautes affections. Ces belles aspirations dont l'ardeur la transfigurait, elle en a comprimé l'essor en elle-même; et ces rêves dont la pureté l'ennoblissait, elles les a rejetés comme des jouets stériles d'imagination. Il en est convaincu d'une certitude poignante, cette destruction d'idéal en elle est surtout l'oeuvre de Lucien Desloges. Il est des âmes d'hommes viles dont la fourberie, patente aux yeux des autres hommes, échappe étrangement aux femmes qu'elles ensorcellent. Un éclat factice d'intelligence miroite dans la causerie mielleuse du beau Lucien. Un fluide subtil de corruption habilement dosée glisse de son regard, se répand sur son visage, imprègne toute sa personne. Selon l'expression d'Yvonne, il n'a pu se faire aimer d'elle qu'après l'avoir fait descendre des nuages, jusqu'à, son niveau terrestre d'idéal. Yvonne, l'esclave d'un farceur d'amour! Il pressent que celui-là est plus fort en elle que lui, son frère, le Jean trop guindé, trop solennel, à la physionomie rébarbative de savant. Quelle excuse pitoyable d'avoir, en masquant l'intrigue d'amour, trahi les doux souvenirs d'union fraternelle! Ce redoutable acte de la vie d'une jeune fille, le don d'elle-même à un homme pour toujours, elle a pu l'accomplir sans en faire part au Jean de son enfance, au témoin de ses rêveries de jeune fille! Une déchirure intime lui fait mal, il éprouve l'angoisse d'une tendresse meilleure qui agonise entre elle et lui. Il écrase, un moment, sous la pensée d'avoir perdu l'amie supérieure, extrêmement bonne et franche, qu'il croyait inséparable de son avenir. L'amour, comme elle en concevait la sublime ivresse, n'aurait pas amoindri leur vieille intimité de jeunesse; l'amour, tel que le lui ont nécessairement distillé les sourires languides et les roucoulements doucereux de Lucien Desloges, ne peut exister, sans avoir détruit les plus délicates, les plus fortes attaches fraternelles. Ce lourd silence n'en est-il pas la preuve? Du regard soupçonneux, des traits vibrants, des lèvres contractées pour l'attaque, ne le défie-t-elle pas comme une ennemie? Il sait qu'elle va repousser l'antagonisme qu'elle devine, et cependant, il faut que, malgré elle, il tente de l'arracher au mensonge, à la désillusion fatale, il cherche des paroles souples, celles qui ne froisseront pas trop une sensibilité irascible. Peut-être la victoire de Lucien n'est-elle pas aussi décisive… peut-être Jean n'aura-t-il qu'une exaltation passagère à combattre… Oh! qu'il serait heureux d'en libérer Yvonne!…

—Tu en es bien sûr, tu l'aimes? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

—Oui, je l'aime! affirme-t-elle, arrogante.

—Beaucoup?

—Que veux-tu dire par beaucoup?

—Comme tu voulais aimer?…

Interdite, elle n'ose répondre sur-le-champ. Si elle disait oui, elle a conscience, qu'elle mentirait au plus intime d'elle-même, Cet amour n'est pas celui vers lequel montaient les plus purs élans de son âme. Il a quelque chose de plus âpre, de plus énervant, de moins suave, de moins ailé. C'est l'amour, tout de même, la joie d'avoir dompté un coeur d'homme jusque-là rebelle, l'orgueil de le garder, une griserie spéciale et capiteuse de vivre.