Le pronostic de Jean surgit en sa mémoire. Elle n'a pu l'oublier, lucide, fort, presque certain. Ce qu'il prédisait était simple, mais incroyable! Elle refusa de le craindre, et, il s'écroule sur elle d'une lourdeur qui la terrasse. Lucien ne demande pas, déteste l'amour qui est le don total, voulu, magnanime de soi-même. Une pareille affection l'ennuie, l'irrite, le fait rire. Il va la lasser, l'anéantir par des saillies, bientôt par des invectives. Cela parut impossible et c'est vrai!…

Elle ne s'indigne pas, aucune rage ne lui fermente dans le sang. Tout le coeur meurtri accepte la désillusion, la souffrance. Jusqu'alors, n'y avait-il pas au fond d'elle-même une attente vague, mais inévitable de ce qui arrive? Les paroles de Jean s'étaient, pour ainsi dire, incrustées en elle: à vouloir les effacer, elle n'avait réussi qu'à les accentuer davantage. De cette lutte morale avait commencé pour elle un sentiment inconnu de responsabilité: puisqu'elle se livrait d'elle-même à ce mariage, puisqu'elle détournait les objections, se garantissait. le bonheur qu'elle espérait, elle n'aurait de comptes à rendre qu'à elle-même du succès ou de la faillite de son rêve. Tant d'amour, sans doute, affaiblit les doutes jusqu'à les rendre exécrables. Mais dès que les premières malices de Lucien le lui permirent, ils reprirent d'assaut la conscience d'Yvonne. Comme ils étaient changés, comme ils étaient puissante! La sensation de responsabilité écrasante de nouveau s'appesantit, sur elle. La torture devinée par Jean la cernait, d'un lien plus étroit chaque jour, la briserait, mais elle se rappela sans cesse qu'elle s'était elle-même offerte au désastre possible.

Comme il s'est rué vite sur elle, le désastre de l'espoir qui l'avait exaltée! Au bonheur dont elle avait, fixé les contours à l'avance, dont elle devait s'assurer l'existence au gré de son désir, elle croyait d'un instinct irrésistible, d'une volonté solide. Elle l'entrevoyait si lumineux, si haut, si prochain que, fatalement, elle en serait bientôt nantie, pour toujours…

Elle sent, elle se désespère qu'il se dissipe, mirage derrière lequel se préparait le vide!… L'impression est trop navrante, il faut qu'elle réagisse d'un ultime effort pour triompher de l'amertume qui surabonde on l'âme. La querelle où Lucien l'a poussée, est solennelle, décisive. Yvonne est, assez maîtresse d'elle-même pour savoir qu'en ce moment, les attitudes futures des époux l'un vis-à-vis de l'autre se déterminent. Une oppression vive la mord au coeur, fait bondir sa poitrine. Si elle défaillit, si elle a le dessous, elle deviendra impuissante, contre Lucien, à tel point, qu'elle n'aura plus le courage de défendre son idéal: alors qu'elle y est si attachée encore, malgré tout, à la mission de noblesse et d'amour. Avant que le chagrin ne l'en désenchante, c'est l'heure d'y convier son mari, d'être touchante, d'être énergique, d'être victorieuse. Elle devient belle d'enthousiasme et de tendresse. Après tant de railleries et de violences, comment vit-il encore, cet amour suprême qui pardonne, s'humilie et espère?

Lucien, pendant les quelques minutes de cette méditation poignante, n'a pas osé continuer ses boutades, ses ricanements. Quelque chose de mystérieux et de fort, un moment, le paralysait… La voix de la jeune femme est palpitante de conviction et de ferveur quand elle délivre enfin du silence.

—Oui, mon cher Lucien, il faut que tu sois généreux, que tu m'écoutes de ton âme entière! Si tu refuses, j'en aurai du chagrin, énorme pour la vie. J'ai confiance en toi, sans mesure, puisque je veux t'associer à un idéal. Ne fais pas une moue arrogante: il s'agit d'un idéal vrai, large, facile, qui nous donnera, qui nous maintiendra le bonheur… Oui, j'en suis certaine, comme de notre mariage, comme de notre amour! Je me suis fourvoyée, il y a un instant; nous nous aimons encore, beaucoup, hautement, n'est-ce pas? Tu veux que cela dure! Eh bien, moi, je sens toute ma vie là, tu m'entends, et je veux qu'elle y demeure! Ou plutôt, je te supplie d'y bien réfléchir, avec ce qu'il y a de plus sincère, de plus grave en toi! Est-ce assez pour nous d'être élégants, d'être éclatants, d'être gentils et modernes comme tu le désires? J'ai peur, ne te moque pas de moi, cher ami, j'ai peur d'une joie trop légère, trop amollissante. Elle nous inclinerait peu à peu vers l'affection moindre, quelconque, superficielle… Me pardonnes-tu, maintenant, ces inquiétudes, ces reproches qui t'agaçaient? Je te demande, et c'est la mon idéal, j'espère de toi beaucoup d'amour! Comme tu l'exiges, rien de fade ou de mièvre, de banal ou de sot, mais de l'amour très noble, superbement ambitieux, de l'amour puissant!… Nous sommes riches, nous devons être utiles… Je rêve que tu deviennes magnifique d'amour et, de bonté. Comme le dit mon frère Jean, notre race a besoin des coeurs et. de l'énergie de ses fils. Nous donnerons un peu de nous-mêmes à des oeuvres sociales et nationales pour le relèvement, pour la survivance de notre race. Jean t'expliquera, il m'a entraînée, il t'entraînera! Vois-tu, Lucien, j'ai peur du luxe seul, de l'oisiveté: elle nous séparera, elle nous roulera vers le malheur… Dis-moi, si un grand dévouement nous lie, nous passionne, nous élève ensemble, notre amour n'en sera-t-il pas lui-même renouvelé, fortifié, meilleur, plus sacré, plus éternel? Nous en reparlerons, je serai plus claire, tu verras mieux. Promets-moi d'y songer, de m'être loyal! bientôt, mon cher ami, tu voudras, je te posséderai merveilleusement! Oh! que je serai heureuse!

En définitive, c'est de la manie… La hantise du rêve patriotique lui revient. Lucien n'avait, pas douté jadis que ce ne fût qu'une puérilité de jeune fille, un caprice d'imagination étourdie. Il n'est, plus en face d'une obsession fugitive, il se heurte à un voeu net, et solide, à un ordre qu'on lui donne à travers des larmes puissantes. Bien qu'Yvonne, en effet, suppliât et se servît de mots humbles, de la vigueur éclatait dans sa voix et de la conviction flambait dans son regard: elle a été si vibrante, si bonne, si gentille de force et de tendresse, l'épouse qu'à sa manière il aime, qu'une émotion le mordit au coeur un instant. Il en fut terrifié presque aussitôt. Ne vaut-il pas mieux sans délai calmer cette fièvre sentimentale, avant qu'elle ne détienne un ennui, de la perpétuelle hystérie? Il cherche une manoeuvre d'attaque, en voici une qui frappera droit au but: il accusera sa femme de le soupçonner, de l'outrager…

—On dirait, ma chère Yvonne, que je suis le plus redoutable des maris! dit-il, narquois et rude. Tu m'entends bien, c'est la dernière fois que tu m'humilies de la sorte. Si tu conçois le mariage comme un internement, il y a des asiles de vieillards où nous pourrions…

—C'est assez, Lucien, je l'exige! Tu ne sais pas ce que tu me fais! Je dois ne pas te le dire. Enfin, oui, c'est cela. Tais-toi!

Elle sent frémir en elle de la haine méchante, agressive, tout-à-coup. Elle s'épouvante de la colère amassée dans les veines, des paroles venimeuses qu'elle retient à la bouche. Elle se révolte contre l'arrogance de Lucien, elle est incapable d'en être lacérée davantage. Elle veut laisser ralentir la course du sang, redescendre au fond d'elle-même la paix, l'énergie de pardonner… Elle respire avec douleur, la poitrine lourde et, serrée… Les yeux s'effarent, tendus vers les profondeurs de l'âme. Lucien, muselé par le cri violent de sa femme, un peu mécontent de sa lâcheté, boude et s'énerve, plus résolu à la lutte, à la raillerie… La volonté de l'autre, d'une poussée brusque, rejette la haine. A travers le cerveau congestionné d'effort, une conclusion s'élabore, apparaît. La menace de Jean comme un glas tinte en sa mémoire: «Il étouffera ton amour par des sarcasmes, et ce sera bien dur!» avait-il prédit. Ces paroles retombent en elle avec une pesanteur indicible: comme elles oppriment de leur masse, comme elle en est à jamais écrasée! N'avait-elle pas senti le malheur s'entr'ouvrir comme un abîme et l'attirer vers lui? Depuis quelques jours, à la veille d'y crouler, ne subissait-elle pas les affres du vertige? D'une chute rapide, lui navrant le coeur, elle vient de s'y abattre. Un vide énorme se creuse en l'être, des battements drus et pénibles secouent, les tempes, elle se rive les deux mains au coeur afin de le soulager, de l'aider à vivre…