—Comme elle t'a bien garrotté, la coureuse de fortune! Il faudra qu'elle lâche prise!

—Tu n'as paa le droit de l'outrager!

—J'ai toujours bien celui de la refuser comme bru!

—Mon père! supplia Jean, le coeur saignant de détresse.

—J'ordonne!

—Eh! bien, non, mon père, mon bon père, tu ne feras pas cela! Je ne le veux pas… ou plutôt, attends un peu, il faut que je réfléchisse, que je sache, que je me délivre de cette angoisse! Oui, attends-moi un peu, n'est-ce pas?…

Inébranlable et despotique, le voici donc le refus du père. Jean s'y heurte l'âme comme on se meurtrit, la tête à du roc, à du fer, à des choses qui brisent, qui assomment… Il ne subit pas tout de même le désespoir qu'il redoutait: à force de l'avoir pressenti, ne l'a-t-il pas rendu impossible? Le choc de l'orgueil paternel lui fait beaucoup de mal, il ne détruit pas son courage et sa lucidité. Plus forte que sa douleur, une autre sensation la lui fait maîtriser, la domine, bientôt l'engourdit, celle de rechercher et de vouloir une décision. Jusqu'ici, l'hypothèse du choix à faire entre son père et Lucile ne l'a pas réellement angoissé. La croyant imaginaire et déloyale envers Gaspard, il n'osait l'accueillir et l'affronter. L'image d'une impasse vers laquelle il serait peut-être forcé, mais d'une impasse mal définie, peu certaine, l'émouvait parfois d'une terreur brève. Il n'appréhendait que de la colère et un entêtement farouche, mais qui céderait à la prière, à l'amour… Tout, ce qui abondait en lui d'affection douce et puissante, le fils en vivifierait sa réclamation de bonheur. Malgré les retours du doute et les secondes poignantes d'effroi, une certitude lutta, prévalut en l'esprit de Jean, le rassura toujours après la crainte: elle était si débordante, si vigoureuse, si absolue, la tendresse pour la femme choisie, que l'obstacle devant elle sombrerait…

Hélas! l'obstacle est là même, résiste, ne fléchira pas. C'est la première fois que Jean regarde en face longtemps, de toute son âme raidie et ferme, avec un besoin impérieux de se décider, l'alternative qui menace. L'acuité de la réflexion est telle que maintenant la douleur paraît s'abolir. D'une force qu'il reçoit des profondeurs de l'être, force inéprouvée jusqu'alors, le cerveau du jeune homme combat le doute, essaye de rejoindre une solution, de conquérir la vérité. Gaspard est rude et n'est, pas généreux: tout de même, au coeur de Jean se presse et gonfle la tendresse filiale. Des souvenirs pêle-mêle défilent, attirent la volonté. Comment pourra-t-il renoncer au père chéri malgré tout, qu'il ne doit, pas humilier, qu'il ne veut pas torturer? C'est donc impossible…

Alors, il faut livrer Lucile et lui-même au chagrin lourd, inexprimable. Quelque chose de terrible, comme un spasme d'agonie, saisit l'âme de Jean: comme s'il fallait cela pour ne pas mourir, il se serre la poitrine d'une main violente… C'est fini déjà, l'atroce peine: il respire longuement plusieurs fois, il est délivré, il ne reste plus en lui que du mal paisible…. Des lors l'intelligence a plus de force pour agir, plus de liberté pour savoir. Une clairvoyance plus intense l'illumine, elle entrevoit, elle analyse avec puissance. Jean est conscient d'une résolution que se prépare en lui, de moins en moins craintive ou douteuse. Il faut qu'il ne déçoive pas Lucile, qu'il demeure fidèle à l'espérance dont lui-même l'a ravie. Fut-il coupable de s'engager à la faire bienheureuse, avant qu'il eut rendu Gaspard solidaire de sa promesse? Il est possible qu'il n'ait pas agi d'une façon inattaquable: mais il n'a songé ni à l'inconvenance, ni à l'irrespect d'une telle conduite, il s'est, laissé diriger par une impulsion vigoureuse de tout lui-même, avec la certitude qu'il s'abandonnait au bonheur et au devoir… Il en est sûr, il en a l'esprit comme plus vaste, il n'est plus libre de balancer, de choisir; il doit, si Gaspard ne faiblit pas, refuser de plier lui-même. Ah! quelle tristesse profonde en lui, quel amour de fils, quelle révolte, quel supplice de ne pas obéir! Et cependant, il faut qu'il désole son père, qu'il se torture lui-même. Il ne peut contenir l'élan d'un pouvoir soudain, irrésistible au plus vivant de son être: il s'agite en lui non de l'égoisme seul, une passion extrême à laquelle il est malgré lui docile ou même une crainte d'être lâche envers la jeune fille, mais un enthousiasme bizarre, moins vague à chaque seconde, le pénétrant davantage et de lumière et d'énergie. D'une vie sourde et constante, l'idée patriotique en lui s'était développée, affermie: la conviction n'était plus seulement idéale, mais impatiente d'agir. Elle vient de s'émouvoir: une tâche lumineuse éclaire l'esprit de Jean, le sollicite à la décision, à la volupté d'être fort et d'être bon. Il se souvient de la rêverie intense en face des plaines d'Abraham, plusieurs mois auparavant, de l'ardeur un moment ressentie pour les humbles de la race. Comme il fut naturel alors de l'apaiser sans remords, avec la sécurité de l'égoisme et de l'indifférence! Il revient, tout-à-coup, mais réel, mais puissant, le désir autrefois méprisé de répandre le sourire là où il y avait des larmes… Un autre chagrin l'oppresse: il abandonne le rêve du laboratoire, de la science inspiratrice, glorieuse. Oh! quelle sincérité, quelle passion déjà l'unissait à lui! Quelle angoisse de le briser en lui-même! La volonté fixe est à ce point victorieuse qu'elle détourne sans effort le songe brillant, que la vocation admise par elle y domine avec absolutisme. Pourrait-il, d'ailleurs, sans la tendresse qu'il faudrait arracher de l'âme, garder le même courage et la même ambition devant l'avenir? Il ne l'a jamais perçu aussi nettement ni aussi violemment senti qu'à la minute même, il aime Lucile de l'affection indicible, douce et forte, merveilleuse et vraie, qui pousse un homme à devenir le meilleur, le plus énergique et le plus noble qu'il puisse être. Déserterait-il à jamais l'épouse élue? Oh! la déchirure du coeur! la tristesse effroyable! la longue amertume! la source d'aigreur et de faiblesse! Il ne serait plus le même homme, il pressent qu'il aurait perdu la foi en l'amour… Or, il croit à l'amour, il veut y croire sans cesse. La grandiose vision d'amour, celle où la race grandit et s'auréole par le convergence des initiatives et des coeurs, l'illumine de nouveau, le fascine et le stimule. Ah! que devant elle il est seul et chétif! Mais qu'importe? il ira droit au peuple, à l'âme des humbles, il saura, il parlera, il attendrira, il fécondera, il accroîtra la somme de vie et d'amour… Plus tard, quand son père aura tout compris, Jean n'aura-t-il pas fait l'apprentissage du dévouement et de la puissance? Un tressaillement de joie, presque de délire, secoue le jeune homme. Il est en possession de la certitude qui l'affranchit du remords, sinon de la souffrance: Gaspard sera lui-même frappe d'amour…

Un bonheur âpre inonde Jean, l'obsède: il entrevoit, il sait, il veut, il exulte…