Gaspard, vaguement positif d'avoir le dessus, commande:
—Il y a dix minutes que j'attends! s'écric-t-il.
La douleur est soudain plus acérée aux entrailles du fils.
—Il faudra nous séparer, mon père? dit-il, et sa voix crève aux profondeurs de la gorge.
—Es-tu fou? Ah! mauvais fils! Ah! m…
—Jean l'interrompt avec effroi:
—N'en dis pas davantage, je te l'ordonne, ou mieux que cela, je t'en supplie! Ne me déchire pas de blessures. Si tu savais comme j'ai déjà trop de peine!… Il faut que je te désobéisse, te dis-je! Tu sais pourquoi? Hélas! rien n'amollit ta… ton orgueil. Même après ton refus bien… dur, je t'aime profondément: il me semble que je ne t'ai jamais aimé autant, parce que je te fais beaucoup de mal et que j'en souffre d'une façon inexprimable… Il le faut, te dis-je! Je ne puis faire autre choix… Oh! qu'il serait facile de nous guérir tous les deux! Tu n'as qu'un mot à dire. Allons, mon père, je te le demande au nom de tout le cher passé entre nous, aie la générosité de vouloir, bénis mon amour!
—Tu ne feras pas cela, mon Jean, tu ne m'abandonneras jamais! s'écrie Gaspard, dont l'âme de père a frémi, s'angoisse. A mon tour de supplier! Je ne puis te permettre ce mariage, je ne puis faire autrement… Est-ce ma faute? Ça ferait un scandale. Nous perdrons du prestige, le ridicule fait déchoir… Tu ne comprends donc pas? J'ai eu tant de misère à monter, à me faire une place dans le meilleur monde… On rira de nous, te dis-je, on dégoisera contre nous, on fera de nous des imbéciles, des bouffons, on… je te déclare que c'est stupide, que c'est impossible!… Et, puis, j'aurai bien du chagrin de le voir partir…
—Avant, longtemps, mon père, tu me comprendras, je te reviendrai…
—Si tu pars… jamais! crie soudain Gaspard, acerbe, impitoyable, avec de la rancune plus sombre, plus sauvage, plus concentrée.